L'école Freinet et la guerre d'Espagne
(1936-39)
Nous avions laissé les enfants de l'école Freinet après une première année scolaire. Nous les retrouvons à travers leur livre de vie et découvrons d'autres échos grâce aux articles et appels parus dans L'Educateur Prolétarien, au livre d'Elise Freinet : L'école Freinet, réserve d'enfants (Maspéro) et à quelques témoignages oraux ou écrits de personnes ayant vécu ces événements.
Un premier trimestre presque ordinaire
Octobre 36, quelques nouveaux sont arrivés, surtout des grands. Par contre certains petits sont retournés dans leur famille. Une première liste des élèves révèle que sur 16, six ont plus de 13 ans, quatre de 10 à 12 et six seulement ont moins de 10 ans.
Principal changement par rapport à l'année précédente, un jeune couple est venu renforcer l'équipe d'encadrement: Frédéric Urfelds, jeune antifasciste allemand devenu français, et sa compagne, Lisette Vincent, institutrice maternelle d'Algérie qui avait été menacée de mort par des Européens pour avoir accueilli en classe des petits Arabes. Cette dernière, qui s'était fait soigner chez Vrocho à Nice et avait visité l'école Freinet à cette occasion, se trouvait aux côtés de Freinet au congrès de la Ligue internationale d'Education Nouvelle à Cheltenham (Grande-Bretagne) et il lui a proposé de venir travailler à Vence où se trouve depuis un an son jeune frère Lulu, l'un des aînés des pensionnaires de l'école. On peut en savoir plus sur la personnalité de Lisette Vincent, dans le livre de Jean-Luc Einaudi: Un rêve algérien (Ed. Dagorno)
Le renfort éducatif est le bienvenu, d'autant plus que Freinet a été invité à Oslo début octobre par la présidente du groupe d'éducation nouvelle de Norvège, présente à Cheltenham, et cela permettra à Elise de l'accompagner. Les lettres qu'ils envoient aux enfants traduisent l'accueil triomphal fait à Freinet en Norvège.
Au retour, le couple Freinet trouve les travaux matériels et scolaires bien avancés, même si Elise ne trouve pas du tout à son goût certaines initiatives de Lisette qui a voulu rendre plus rigoureux le plan de travail et fait quotidiennement un cours sur un sujet choisi à l'avance par les enfants. Par ailleurs, les grands ont écrit pour l'anniversaire de Romain Rolland qui leur a répondu.
Anecdote curieuse: le 16 novembre, les enfants suspectent d'espionnage un visiteur belge, chômeur à la recherche de travail, hébergé une nuit à l'école. Ils ont tous trouvé bizarre sa façon de fouiner partout. On serait tenté, bien sûr, de les accuser de bâtir de toute pièce un roman, si l'on ne savait aujourd'hui à quel point Freinet se trouvait, depuis l'affaire de St-Paul, dans le collimateur des services de police. Tous les adultes de l'école doutent qu'il s'agisse vraiment d'un espion et non d'un curieux, mais il n'est pas impossible que les enfants se montrent plus perspicaces et moins naïfs que Freinet qui, estimant n'avoir rien à cacher, fait facilement confiance au premier venu. La réaction unanime des enfants lui fait pourtant promettre une plus grande vigilance à l'avenir.
Lisette pouvant le suppléer dans la classe, Freinet se rend à Epinal, Mirecourt et Nancy. Au retour, il ramènera des enfants de la banlieue parisienne. D'après un témoignage de sa fille, sa carte de mutilé de guerre lui donnant droit au quart de tarif et à une place assise, quelle que soit l'affluence, il voyage de nuit, la tête appuyée sur son cartable qui lui sert aussi de pupitre le matin pour mettre au point ses notes. Quand il part le vendredi soir à l'invitation des partisans du changement de pédagogie, il lui arrive de donner plusieurs conférences dans la même région pendant le week-end et il reprend le train de nuit du dimanche. C'est exténuant mais efficace.
Comme la plupart des enfants restent à l'école Freinet pour les fêtes de Noël, on prépare des saynètes et des chants. Aucune trace encore, au sein de l'école, du drame de la guerre civile espagnole mais elle est déjà intensément présente dans l'esprit de Freinet qui a écrit en octobre (EP 1, p. 1): Nous ne saurions commencer cette nouvelle année sans envoyer notre salut fraternellement ému à tous nos camarades, à tous les éducateurs, aux paysans, auxouvriers et aux ouvrières qui, en Espagne, ont su donner un exemple jamais connu encore de clarté, de netteté et d'inébranlable décision dans la défense prolétarienne. C'est aujourd'hui à coups de fusils, c'est par le sacrifice de leur vie que nos camarades espagnols défendent, avec leurs libertés, le triomphe de nos techniques pédagogiques. Leur succès sera un épanouissement de leurs efforts et de nos efforts; leur défaite serait l'anéantissement immédiat de leurs expériences éducatives.
En effet, s'est développé en Espagne, un actif mouvement pédagogique dont les militants se définissent comme "Freinétistes", avec 120 écoles qui impriment, correspondent et une revue mensuelle Collaboracion. En plus de Herminio Almendros, les fondateurs du groupe sont deux militants anarchistes: José de Tapia et Patricio Redondo. Par ailleurs, beaucoup de voisins de l'école Freinet sont des immigrés espagnols. Le plus proche, Suné, a fréquenté à Sabadell une "escola moderna" de Francisco Ferrer, militant anarchiste catalan fusillé en 1909.
En novembre, Pagès écrit de Perpignan pour annoncer l'assassinat par les franquistes d'Antonio Benaiges, militant de la région de Burgos. Simon Omella a échappé de peu à la fusillade. Freinet se joint à Pagès pour saluer les héroïques combattants espagnols (EP 4, p.77). Il rend compte (EP 5, p. 118) de l'action des Missions pédagogiques espagnoles. Herminio Almendros, devenu inspecteur-chef de Catalogne, raconte l'action de ces missions dans des villages isolés où l'Eglise a maintenu, par la peur, l'obscurantisme le plus total. On y projette des films, fait entendre de la musique, informe sur l'hygiène et l'évolution de l'agriculture. Freinet consacre un n° spécial (EP 7-8, janv. 37) à L'Ecole Nouvelle Unifiée de Catalogne et s'enthousiasme de voir recommander officiellement, par la Généralité de Catalogne, des dispositions pédagogiques très proches de ses idées. Mais le contraste avec la pédagogie soviétique de l'époque pourrait passer pour une critique de cette dernière, aussi se sent-il obligé d'ajouter: Nous nous en voudrions de laisser sous-entendre quelque opposition de quelque nature qu'elle soit entre l'évolution de la pédagogie soviétique et la nouvelle orientation espagnole et catalane. L'URSS a été, à sa naissance, victime de graves erreurs idéalistes dans le sens de cette éducation nouvelle bourgeoise que nous avons maintes fois dénoncée. Elle a dû, par ses propres moyens, à une échelle unique au monde, remonter un courant sans précédent et organiser au milieu des pires difficultés l'éducation du peuple.
L'Espagne trouve, idéologiquement et techniquement, le terrain quelque peu déblayé. Elle peut s'y engager sans risques graves. Et nous avons quelque fierté à sentir que, parmi les nombreux ouvriers qui ont contribué à déblayer ce terrain, les centaines d'adhérents de notre Coopérative de l'Enseignement ont, mondialement une place d'honneur. (...) Comme nos camarades espagnols, continuons notre lutte ardente sur deux fronts: antifasciste et pédagogique. Et un jour prochain, peut-être, une collaboration complète et effective avec nos camarades espagnols triomphants nous permettra de réaliser plus pleinement encore nos buts d'éducation prolétarienne (EP 7-8, janv. 37, p. 150).
L'Espagne entre dans les préoccupations des enfants
Après les vacances de fin d'année, apparemment le jeune couple Urfelds a éclaté. Le 2 janvier 37, Lisette part seule à Oran reprendre une classe dans l'enseignement public. Le 19, en se levant, les enfants découvrent, sur le tableau de la classe, un message d'au revoir écrit à la craie par Frédéric, parti pendant la nuit rejoindre les Brigades internationales, créées en septembre 36 pour lutter aux côtés des Républicains espagnols contre la rébellion militaire de Franco. Voici la réaction des petits Pionniers, dans un texte collectif où la part de l'adulte (Elise?) semble évidente: Cher Frédéric, quel mal il se donnait pour nous faire plaisir et nous contenter ! Que de journées il a passées à rendre notre école plus belle et plus joyeuse, grâce à ses peintures où il mettait toute son âme. Il était si heureux et si tranquille dans ce qu'il appelait sa grande famille! Mais l'Espagne là-bas combattait pour sa libération. Il a tout laissé derrière lui pour aller participer à la lutte. Pendant que nous serons bien au chaud dans notre lit ou à table devant de bons plats, Frédéric, avec des milliers d'autres camarades, souffrira de la faim et grelottera de froid. A chaque instant, sa vie sera en péril. Pourquoi toutes ces souffrances? Pour que nous n'ayons pas plus tard à supporter les horreurs de la guerre et du fascisme. Cher Frédéric, nous serons dignes de toi et nous te recevrons avec joie après la victoire.
Le 28, Lulu présente à ses camarades des documents sur l'Espagne. Nous apprendrons plus tard que sa grande sur Lisette a rejoint elle aussi les brigades et s'occupe particulièrement de la sauvegarde sur place des enfants, en animant une colonie dans la région de Barcelone. Rencontrant les responsables de l'école Freinet de Barcelone, elle a fait état de quelques-unes de ses divergences sur les pratiques à l'école de Vence. Freinet apprend rapidement par ces militants ce qu'il considère comme un dénigrement de son action. Par lettre, il reproche à Lisette sa "trahison", sans se rendre compte que le courrier est ouvert par le commissaire politique qui oblige l'intéressée à s'expliquer sur cette trahison, accusation qui pourrait être très grave dans le climat de guerre civile. Heureusement, grâce aux enseignants espagnols, l'incident est ramené à ses justes proportions pédagogiques, mais il aurait pu avoir involontairement des conséquences dramatiques.
Freinet participe souvent à des réunions de soutien aux républicains espagnols. Il emmène avec lui les adolescents volontaires. D'après leur témoignage, comme il est exténué par les activités qu'il mène sur tous les plans (son école, son mouvement, la politique), il lui arrive de s'assoupir pendant les discours. Ses élèves se poussent du coude en observant qu'il dort. Mais soudain, c'est à son tour de parler. Il enchaîne sur les interventions précédentes, renforçant ou rectifiant ce qui a été dit. Les jeunes sont ébahis: Papa ne dormait donc pas vraiment.
L'attachement profond de Freinet à la cause de l'Espagne républicaine est encore renforcé par l'hommage rendu par le conseil municipal de Barcelone qui vient de donner le nom d'Ecole Freinet à une école expérimentale créée dans la riche propriété réquisitionnée d'une marquise (EP 12, couv. II).
Pour rendre plus rigoureux le plan de travail des enfants
Jusqu'à présent, les enfants se fixaient verbalement un plan de travail hebdomadaire, comportant aussi les travaux non scolaires, notamment jardinage et bricolage. Lisette avait trouvé que cela manquait parfois de rigueur et d'efficacité. Freinet a sans doute été sensible à cette critique, mais il ne veut pas revenir à une pratique plus traditionnelle. Le 10 février, un long texte de Christiane annonce l'innovation :
Nous cherchions un système de travail qui nous permettrait de nous occuper librement, comme nous voulons, et avec le plus de profit possible pour la communauté et pour les élèves. Nous croyons l'avoir trouvé. Papa a tapé à la machine des PLANS DE TRAVAIL où sont inscrits: grammaire, calcul, algèbre, géométrie, histoire, géographie, physique et chimie, histoire naturelle, avec une place pour les conférences et le travail manuel. Pour chaque matière, il y a trois cases et des petits carreaux pour les fiches.
Chaque lundi, nous établissons librement notre plan de travail pour la semaine, en inscrivant dans chaque case ce que nous voulons étudier et les fiches que nous désirons faire. Mais une difficulté se présentait: comment savoir exactement, au bout d'un certain temps, ce qui a été fait et ce qui reste à faire.
Nous avons alors fait un tableau pour chaque matière: en géographie, les régions de la France, les pays étrangers, les questions générales, etc. - en histoire naturelle: les différents groupes d'animaux, de plantes et les parties du corps de l'homme et ainsi pour chaque matière. Chaque semaine nous choisissons sur ces PLANS GENERAUX les sujets qui nous intéressent et que nous inscrivons sur notre plan de travail de la semaine. Lorsque la question est étudiée, nous la barrons en rouge sur le tableau pour qu'on ne traite pas deux fois le même sujet.
Ce système sera ensuite approfondi et donnera lieu à l'édition de grilles imprimées de plans de travail. Par ailleurs, Freinet ne cessera de relancer la réflexion sur les plans annuels et même plus généraux qui rassembleraient tous les sujets que l'on souhaiterait voir étudier par les enfants au cours de leur scolarité primaire.
Un peu plus tard, un autre texte revient sur la nécessité d'allier liberté et efficacité du travail. Pierre s'est contenté de recopier dans un livre quatre pages sur les dents. Freinet lui reproche d'avoir fait un travail inutile. Un discussion s'engage :
PIERRE - Je trouve qu'on fait trop de travail scolaire et pas assez de travail social. J'ai mal fait ce travail parce que je ne trouvais pas d'autre sujet susceptible de m'intéresser. LULU - Nous faisons ce travail pour remplir notre plan. PAPA - Tout travail qui ne vous sert pas ou qui ne sert pas la communauté est inutile. Mieux vaut vous reposer que de faire du travail exclusivement scolaire. Mais vous êtes tellement déformés par l'école que vous allez au plus facile et que vous préférez passer des heures à copier passivement que de comprendre et de créer. LULU - Je me rends bien compte que, lorsque je fais un travail profond comme celui sur Tahiti, cela m'est bien plus profitable. PIERRE - J'en ai tellement assez du travail scolaire que tout ce qui y ressemble me dégoûte. J'aimerais mieux préparer des conférences sur ce qui se passe réellement dans la vie. PAPA - Totalement d'accord. Mais il y a des sujets scolaires qui sont en plein dans la vie, les sciences notamment. Seulement, parce qu'on vous a fatigués avec des mots au lieu de vous intéresser aux choses, vous n'avez plus aucun désir de rien étudier.
Un témoignage oral de Christiane traduit la rapidité avec laquelle Freinet passe de la discussion à l'expérimentation. Un matin, comme on parle de la vitesse du son, beaucoup moins rapide que celle de la lumière, certains grands garçons restent sceptiques: ils sont persuadés que le son se transmet aussi instantanément. Le jour même, Freinet emmène le groupe au fond de la vallée de la Cagne, poste les enfants à un endroit dégagé et va au loin abattre un arbre. Les enfants doivent admettre qu'ils ont vu l'arbre tomber bien avant d'entendre le bruit de sa chute. Freinet a reproduit les faits par lesquels il avait lui-même, dans sa montagne, découvert la différence de vitesse entre la lumière et le son. Actuellement, le souci de préserver les arbres obligerait à trouver d'autres formes d'expérimentation (par exemple, en jumelant signal sonore et signal visuel: coup de sifflet et abaissement d'un foulard). L'essentiel pour Freinet était de prouver que la science n'est pas un exercice livresque mais qu'elle est liée à la vie.
Avec l'arrivée d'enfants espagnols, le journal devient bilingue
Le 19 février 37, les enfants annoncent que Papa est allé chercher deux fillettes: Carmen et Rosario, à Perpignan où Pagès fait le lien entre l'Espagne et le mouvement. Le Front populaire de Vence et un groupe d'instituteurs progressistes d'Algérie se sont engagés à payer la pension de ces enfants.
Un peu plus tard, des textes en espagnol du journal annoncent que d'autres petits réfugiés sont arrivés: Luis, José, Alfonso. En mai, l'école accueille une institutrice espagnole qui va leur faire classe. Chacun est persuadé que l'accueil sera de courte durée, puisque les Républicains vont l'emporter. Il n'est donc pas question de priver les enfants de leur langue maternelle. Ils écrivent et impriment en espagnol.
Après quelques essais de textes traduits dans les deux langues, on se contente de juxtaposer dans le journal, selon leurs auteurs, des textes espagnols et des textes français. Les enfants se débrouilleront pour les traduire entre eux. Et, de fait, les petits Espagnols apprennent rapidement le français au contact leurs compagnons français, tandis que ceux-ci savent bientôt suffisamment d'espagnol pour parler, lire et même écrire de petits textes dans cette langue.
Freinet publie un message d'amitié au Congrès de Nice de l'Imprimerie à l'Ecole, adressé du front d'Aragon par Costa-Jou, Palleja, Mateu, Marsal, Miret, maintenant réunis dans le bataillon de Ingernieros de la division Carlos Marx. Il lance un appel à parrainage mensuel pour l'accueil d'autres enfants espagnols (EP 16, couv. II).
Santander est tombée en août sous la domination franquiste. Dans le livre de vie, le premier texte de la rentrée suivante (le 28 septembre 37) annonce en espagnol que quatre des enfants réfugiés sont allés pendant les vacances à Vallouise où habite la mémé Lagier-Bruno (en dehors de la période d'hiver qu'elle passe à Vence dans la pension que, depuis 1935, elle est censée diriger). Les autres enfants sont restés tout l'été au Pioulier. Des nouveaux arrivent, dont plusieurs petits Espagnols de Santander ayant transité par Copenhague. Au gré des arrivées, en même temps que la détresse des réfugiés, ce sont souvent les poux, la gale, l'impétigo qui entrent et se propagent à l'école Freinet. C'est une lutte quotidienne contre la misère physiologique autant qu'économique et morale.
Un bilan des élèves, au 15 octobre 37, mentionne 42 enfants dont 16 Espagnols; six ont plus de 12 ans, douze entre 10 et 12, douze 8 ou 9, dix 6 ou 7 et seulement deux de moins de 6 ans. Presque chaque jour, sont imprimés deux textes, l'un en français, l'autre en espagnol. Beaucoup sont des portraits mutuels, tant physiques que psychologiques.
Rien ne se vit sans conflit
Le 23 octobre, un texte de Baloulette (8 ans), évoquant les fréquentes divergences publiques entre Freinet et Elise, montre que leur fille n'apprécie pas:
Discussions. Maman a 39 ans; elle est très gentille. Moi, je n'aime pas quand elle discute avec Papa. Un jour, je leur ai dit: "Séparation entre l'âne et le cochon!...." - ça n'est pas très gentil ce que tu dis, Baloulette. Qui est l'âne et qui le cochon? - Je crois que ce n'est personne, mais je n'aime pas les discussions. Taisez-vous!... Maman a dit: Mais, Baloulette, de la discussion jaillit la lumière...
Le 25, le compte rendu de la réunion de coopérative de l'école rappelle les consignes de propreté, de calme et de rangement. Le texte espagnol n'est pas une simple traduction de ce compte rendu, il critique plus précisément les enfants récemment venus de Santander. En effet, ayant vécu dans l'insécurité la plus tragique, ces enfants ont perdu toute habitude de vie sociale: ils se jettent sur la nourriture, au delà de leur faim immédiate, même en fouillant dans les épluchures. Parfois, ils n'hésitent pas à chaparder le peu que possèdent leurs compagnons. Il faudra beaucoup d'affection, mais aussi la fermeté et la sécurité des règles du groupe, pour qu'ils retrouvent un comportement équilibré.
Quelques jours plus tard, Anne-Lise, une adolescente danoise de milieu aisé, venue apprendre le français au Pioulier, se questionne: Est-ce le paradis? Elle comprend vite que, malgré la cadre enchanteur, la réalité est plus difficile. Elle conclut: Maintenant, je ne crois plus que l'école est tout à fait un paradis. Heureusement, car je ne suis pas faite pour vivre au paradis.
Faire face à la détresse
Le 2 novembre, Marguerite raconte qu'elle est allée avec les grands de l'école participer à Vence à la collecte nationale pour l'Espagne. Les enfants doivent affronter l'indifférence des gens riches. Un homme rétorque : N'y a-t-il pas assez de malheureux en France ? - Monsieur, nous, nous pensons à tous ceux qui souffrent, ceux de France et ceux d'Espagne, car nous avons un peu plus de cur que vous. Un autre va même jusqu'à dire qu'il donnera quand ce sera pour Franco.
Au sein du mouvement et à l'extérieur, des souscriptions sont lancées pour la prise en charge d'un enfant espagnol par un groupe de militants pédagogiques, syndicaux ou politiques (parmi lesquels beaucoup de femmes). Dans les rencontres et manifestations, on affiche la photo portant le nom du petit réfugié et on mentionne le groupe qui le prend en charge, afin de personnaliser le parrainage. Pour permettre les dons ponctuels, une tombola est lancée qui se renouvellera (EP 7, janv. 38 et EP 6, déc. 38).
Malgré cela, c'est souvent l'extrême dénuement. L'école Freinet accueille sans se poser de questions mais il est difficile de faire face à tous les besoins. Il faut tout partager, même les vêtements et les chaussures quand on doit aller à Vence sans paraître trop dépenaillés. Plus tard, Elise Freinet conseillera aux jeunes parents de veiller à ne pas trop sacrifier leurs propres enfants dans leur militantisme. Elle avait été elle-même bouleversée le jour où Baloulette, ayant reçu un manteau neuf comme cadeau de sa tante, s'était couchée habillée pour être certaine qu'on ne le lui prendrait pas pendant la nuit.
Les enfants espagnols reconstituent en jeu dramatique des scènes de la guerre et, en faisant la quête, recueillent aussi de l'argent pour l'école Freinet de Barcelone.
Fin mai 38, le livre de vie précise que l'auberge de jeunesse, construite par Freinet et quelques jeunes sur un autre terrain de la colline du Pioulier, à 100 m de l'école, est prête à héberger tout l'été les visiteurs de l'école (après la guerre, ce bâtiment servira d'habitation au couple Freinet, mais on continuera à l'appeler "l'auberge"). On espère que les visiteurs se montreront généreux pour l'accueil des petits réfugiés. L'annonce paraît pour les militants, en même temps que l'appel au parrainage des 15 enfants à la charge totale de l'école. Il y a un urgent besoin de chaussures.
Des appels de plus en plus angoissés
Dans un article sur l'école Freinet de Barcelone, Lisette Vincent interpelle vivement chaque militant français sur sa solidarité personnelle avec le peuple espagnol (EP 17, mai 38, p. 341).
Dans un éditorial intitulé: L'enfant sera sauvé!, Elise Freinet réagit en femme hurlant son indignation devant la photo d'un bébé tué avec sa mère. Il est des spectacles que l'on se refuse à regarder; par lâcheté, fausse sensibilité ou stupide distinction. On dit: - Oh! non! c'est trop affreux et c'est de mauvais goût! Nous revendiquons toute la responsabilité du mauvais goût et nous disons: "Regardez!" Une mère tenait son enfant dans ses bras... Voilà ce qu'il reste de tant de ferveur et de tant d'amour! (...) Maintenant l'enfant mort n'a plus de sépulture et la raison des mères va sombrer! Qui osera chérir son propre enfant sans penser à l'enfant déchiqueté et projeté au vent? Qui voudra faire tant soit peu pour sauver une vie innocente et fragile, oh! si fragile! Ou bien, alors, qui voudra se faire complice de la mort? Qui voudra favoriser l'assassinat d'un enfant? (EP 19, p. 377)
Un appel pressant est lancé (EP 4, nov. 38) pour venir en aide aux petits Espagnols hébergés au Pioulier, le déficit est actuellement de 5000 F par mois pour couvrir les frais de leur accueil (155 F par enfant). Elise Freinet renouvelle l'appel (EP 8, janv. 39, p. 185) car l'école Freinet qui a déjà accueilli 32 enfants en reçoit encore 14. On en a placé 11 à l'extérieur pour un temps limité. Il faut trouver une aide financière, des vêtements et des chaussures en bon état. Plus de 1500 lecteurs de la revue, cela devrait signifier 1500 bonnes volontés.
Le passage le plus émouvant de L'école Freinet réserve d'enfants (Maspéro) est celui (p. 270) où Elise raconte l'arrivée de Frédéric, blessé sur le front de Catalogne, ramenant avec lui une dizaine de petits réfugiés dont un enfant squelettique de 4 ans: Alvarito. Pendant des semaines, elle s'acharne à lui redonner goût à la vie et à la nourriture, tout en lui chantant pendant la becquée une mélodie catalane. Anne-Lise, troublée dans son égoïsme d'adolescente bourgeoise, lui conseille de ne pas s'acharner et de ne pas s'attacher à ce cas désespéré. Finalement, le petit retrouve progressivement la force de vivre. Un jour, comme c'était prévisible, l'oncle de l'enfant, sa seule famille désormais, annonce qu'il vient le rechercher. Anne-Lise, bouleversée, est maintenant prête à emmener clandestinement le petit au Danemark. Mais il faut bien qu'il soit rendu, au milieu des larmes, après un dernier chant accompagnant la becquée qui l'a sauvé.
L'année scolaire 38-39 a vu arriver de nouveaux enfants espagnols, notamment de Barcelone, tandis que d'autres étaient repris par leur famille maintenant réfugiée en France. Il arrive que les petits réfugiés soient deux fois plus nombreux que leurs camarades français. Freinet et Elise voudraient accueillir les enfants de l'école Freinet de Barcelone qui fuient devant l'avance franquiste. Ils lancent pour cela une grande souscription nationale (EP 9, fév. 39). Mais l'autorité militaire française filtre les entrées à la frontière et oriente le flot des réfugiés dans des camps qu'on peut légitimement appeler "de concentration" puisque les internés, privés de tout, n'ont pas le droit d'en sortir. Malgré les promesses d'hébergement de l'école Freinet, aucune entrée n'est tolérée dans les Alpes-Maritimes et Freinet soupçonne que les fêtes du carnaval doivent être protégées de tout mouvement d'immigrés. Il appelle donc tous les militants à aider les réfugiés qui se trouveraient dans leur département (EP 10). Dans le même n°, il développe (p. 245) dans un article sur Les fondements sociaux de notre pédagogie, la nécessité d'allier action pédagogique et lutte sociale. Pédagogiquement, comme socialement, la France reste un des derniers ilôts de pensée libre, de formation humaine et d'espoir libérateur. Nous devons tenir, regrouper nos forces, faire face, montrer envers et contre tous la pureté et l'humanité de notre idéal. Mais pour sauver cet idéal, il ne suffit plus de prêcher et d'espérer. (...) on a moins que jamais le droit de pratiquer cette paisible pédagogie de chambre contre laquelle nous nous sommes si souvent élevés : soutenir les réfugiés, réconforter les enfants, accueillir ceux de nos camarades qui ont trop ouvertement lutté pour notre idéal pour espérer jamais un pardon du vainqueur, travailler dans un large esprit d'humanité et d'union à établir le barrage indispensable à la barbarie envahissante, c'est faire de la pédagogie nouvelle populaire. Et il reproduit un texte récent d'Almendros où ce dernier décrit l'attitude calme et digne d'un maître d'école qui ne cesse de dire à ses élèves : L'avenir est à vous. Une phrase qui continue de résonner dans la tête des enfants après que les fascistes aient exécuté sommairement leur instituteur.
Freinet revient sur le blocage par les autorités françaises de l'élan de solidarité en faveur des réfugiés espagnols : A l'annonce de l'afflux massif des Catalans fuyant l'envahisseur, tous les curs s'ouvraient; dans toute la France des milliers de camarades ajoutaient un lit dans leur appartement exigu et préparaient déjà le couvert du petit réfugié. Du jour au lendemain, à l'appel du camarade Gadea, directeur de notre école Freinet de Barcelone, annonçant son arrivée à la frontière, 30, puis 50, puis 100, puis 200 places étaient trouvées et prévues. On ne l'a pas voulu. Nous ne nions pas qu'il n'y ait à cela quelque raison sanitaire valable. Ce ne saurait être la vraie raison : on n'a pas voulu que se manifeste de façon aussi touchante et aussi totalement fraternelle la solidarité du peuple de France pour les républicains Espagnols. On nous a volé nos enfants.
Il insiste sur la nécessité d'une mobilisation pour réunir de l'aide et obtenir de sortir des camps tous les réfugiés qui y sont internés. Pour atténuer le dépaysement des petits réfugiés, il propose qu'une revue écrite et publiée par les enfants espagnols de l'école de Vence soit envoyée à tous ceux qui ont auprès d'eux des réfugiés. Cette revue appelée Ninos Espanoles aura plusieurs numéros.
Bilan d'une éducation pluriculturelle
Le livre de vie du Pioulier contient toujours des textes dans les deux langues, mais le recul puis l'effondrement des dernières forces républicaines a provoqué visiblement un changement pédagogique. Certains textes français, très simples et sans nom d'auteur, ont pour fonction évidente d'apprendre aux petits Espagnols, récemment arrivés, à se débrouiller le plus rapidement possible dans notre langue.
Mais l'apprentissage mutuel naturel a déjà produit ses effets avec les plus anciens. Quelques textes français sont maintenant signés de prénoms espagnols: Carmencita, Begonia, Jose-Luis, Mila, Angelines, tandis que certains textes espagnols portent la signature d'enfants français: Baloulette, Michelle, Coco. On pouvait difficilement pousser plus loin l'interpénétration culturelle. L'éducation pratiquée par Freinet est aussi éloignée de l'assimilation à la jacobine que de la cohabitation de communautés étanches à l'anglo-saxonne. Il ne s'est jamais agi de rendre les petits Espagnols semblables aux jeunes Français, comme si ces derniers se ressemblaient tellement entre eux, mais on ne les a pas non plus cantonnés dans leur langue et leur culture (dont il faut rappeler qu'entre Catalogne, Andalousie et Pays basque règne une grande diversité). On peut réellement parler de métissage culturel dans la fraternité.
L'expansion du mouvement
(1935-1939)
Au cur du combat social
La mobilisation antifasciste, commencée avec l'affaire de St-Paul et renforcée par les menaces croissantes (6 février 34 à Paris, dictature hitlérienne, putch franquiste), continue à attirer l'attention sur le seul mouvement d'enseignants qui n'ait jamais dissocié lutte sociale et combat pédagogique.
Freinet reprend (EP 3, nov. 35, p. 49) un article du bulletin L'Ecole Nouvelle de Lille, intitulé : Aimer, c'est haïr , où Jean Roger crie sa révolte devant ces enfants qui ont faim (l'un d'eux, à 13 ans, a volé un petit morceau de beurre pour savoir quel goût cela avait), qui ne peuvent s'habiller qu'avec les vêtements usagés donnés par d'autres, qui rêveraient de devenir boucher "parce qu'on est bien nourri" ou boulanger "parce qu'il doit faire chaud auprès du four" et conclut : Aimer l'enfance malheureuse, c'est haïr le régime capitaliste décadent qui permet une telle iniquité. R. Lallemand lui répond (EP 11, mars 36, p. 235) : Il ne s'agit plus d'aimer ou de haïr, il faut agir.
Freinet publie (EP 5, p. 112 et EP 6, p. 137) le compte rendu par Berthold Friedl d'une enquête réalisée auprès de 150 enfants d'une colonie de vacances de la banlieue sud de Paris sur la conscience de classe, mais les arrière-pensées politiques de l'auteur et probablement l'ambiance idéologique du lieu brouillent un peu le regard porté, quand on voit que les adultes auxquels s'identifient les préadolescents se nomment: Lénine, Staline, Barbusse ou Raymond Guyot.
En janvier 36, Freinet précise Notre position en face de la religion en général et du Catholicisme en particulier (EP 7, p. 162): Nous ne pratiquons plus cet anti cléricalisme de "mangeurs de curés" du début du siècle. Nous reconnaissons, et nous ne craignons pas de le dire, qu'il y a parmi les propagandistes de la Foi chrétienne, des personnalités totalement sincères et dévouées à leur idéal, et nous leur rendons hommage toutes les fois que nous rencontrons ces hommes sur notre chemin. Il fera état ensuite des catholiques qui l'ont soutenu pendant l'affaire de Saint-Paul et même de correspondance de prêtres ouverts. Mais nous n'oublions jamais, par contre, que ces hommes eux-mêmes ne sont que des rouages de la machine religieuse au service du capitalisme et que cette machine reste, de ce fait, notre ennemie permanente. (...) Le Dieu des idéalistes n'a rien de contre-révolutionnaire et il s'identifierait assez bien avec notre conscience de l'immensité de la nature et de l'infini dont dont nous sommes des éléments. Mais le Dieu des curés, des Papes, le Dieu au nom de qui les peuples se déchirent, le Dieu dont le capitalisme fait un utile paravent, ce Dieu que les véritables chrétiens ne reconnaissent plus comme leur Dieu, comment ne le considérerions-nous pas comme le pire ennemi de la vérité et du progrès? (...)La religion est une maladie qui affecte les faibles: ceux qui, vaincus provisoirement, ont besoin d'un illusoire appui et ceux aussi qui, idéalement conscients, manquent du ressort nécessaire pour regarder la vie en face, sans le secours d'une mystique.
Juste au-dessous de son article, il évoque la revue Terre nouvelle, mensuel des Chrétiens révolutionnaires: Excellents articles d'hommes qu'on sent sincères et qui vont jusqu'au bout de leur idée, en bons et humbles imitateurs du Christ. Ce qui le met à l'aise pour dénoncer dans le livre de Marie Fargues, Les méthodes actives dans l'enseignement religieux (Ed. du Cerf): Les idées pédagogiques nouvelles prostituées au plus antipédagogique et au plus inhumain bourrage de crâne.
Freinet revient sur le sujet en novembre 36 (EP 4, p. 87), à propos des discussions du congrès de Cheltenham, où se sont exprimées des personnalités de tendances très diverses, et cite la synthèse: En ce qui concerne l'enseignement religieux des églises, la tendance générale de l'Education Nouvelle est une défiance grandissante à son égard. par contre, en ce qui concerne la religion non-dogmatique, les sentiments restent partagés. Les uns pensent qu'une amélioration du milieu social permettra un épanouissement de la personnalité dans un sens qui ne sera pas forcément religieux mais qui ne peut encore être précisé. D'autres espèrent qu'une éducation nouvelle favorisant un développement de vie spirituelle contribuera à la libération de la personnalité; ils ne l'attendent cependant pas d'une endoctrination (sic), quelque sincère qu'elle soit, mais d'une vie réellement humaine de dévouement au service de la vérité.
Après la victoire du Front Populaire, la lutte sociale s'oriente, comme on l'a vu, vers le soutien aux Républicains espagnols. Freinet milite également aux côtés des paysans de sa région au sein de l'Union Paysanne.
C'est sur le plan de l'école que se polarise surtout la revendication intérieure.
Pour un nouveau Plan d'Etudes Français
C'est l'appel que lance Freinet (EP 17, juin 36, p. 341) en écho au Plan d'Etudes qui vient de transformer les programmes de l'enseignement primaire de Belgique. Il reprend longuement ce thème dans un numéro spécial (EP 2, oct. 36) portant le même titre. Il cite des extraits significatifs du plan belge où l'on note: place de l'entretien familier dans l'apprentissage de la langue maternelle; l'enfant peut écrire spontanément ce qu'il a à dire; échanges de lettres avec d'autres écoles; encouragement à la rédaction et à l'édition d'un petit journal; allégement du programme de grammaire, assouplissement de l'emploi du temps; étude du milieu par l'observation active; recommandation de l'imprimerie et du phonographe. On y sent l'influence decrolyenne mais sans doute aussi celle des enseignants et inspecteurs belges proches de Freinet.
Fort de ce précédent, Freinet propose aux députés du Front Populaire la rédaction d'un plan d'études français qui contiendrait en plus: la suppression du Certificat d'études, remplacé par un carnet permanent de scolarité; la transformation du rôle des inspecteurs devenant animateurs pédagogiques; la limitation des effectifs (mais aucun nombre n'est fixé); de meilleures conditions d'espace et d'hygiène des locaux scolaires; le développement du matériel collectif; la création d'un réseau d'écoles expérimentales, sous le contrôle d'un Bureau d'éducation. On retrouve là certaines préoccupations du Front de l'Enfance, avorté quelques mois plus tôt.
Il revient sur le problème (EP 6, déc. 36, p. 125) en se méfiant d'une réforme purement administrative : Le Plan d'Etudes Français sera une uvre collective ou il ne sera pas. Et il lance, auprès des enfants ayant quitté l'école, une enquête sur les apprentissages scolaires qui leur ont été les plus utiles, dans tous les domaines : expression orale, écrite, lectures, calcul, histoire, géographie, sciences, dessin, musique, gymnastique, travail manuel; utilité du Certificat; que faudrait-il ajouter et supprimer? comment organiser le travail. Mêmes questions aux parents. Pour les employeurs et dirigeants, ce questionnaire est complété par deux demandes : noter les notions ou activités négligées que l'école devrait offrir aux enfants; signaler les activités jugées non indispensables pour la vie et le travail. Il faut souligner cette préoccupation (fréquente chez Freinet) de consulter tous les intéressés : jeunes, parents mais aussi employeurs, alors qu'on se contente généralement, dans les meilleurs cas, de consulter le milieu enseignant. Des groupes de militants, comme celui de l'Allier, travaillent sur un programme minimum de connaissances (EP 9, p. 189).
Nous avons déjà parlé de L'Ecole Nouvelle Unifiée de la Généralité de Catalogne qui appuie dans le même sens. Manifestement, les idées pédagogiques de Freinet ont le vent en poupe. Tellement que certains militants, tel Fragnaud (Charente-Inf.), mettent en garde contre les opportunistes qui, pour se faire bien voir de l'administration, feront simplement mine de changer. Freinet tente de les rassurer : Les risques, dans ce sens, seront d'autant plus réduits que nous nous lierons davantage avec les jeunes instituteurs qui, dans leur village, cherchent moins, en général, le "tape à l'il" que l'aide pratique que nous leur apportons . Et il ne tient pas à ralentir à dessein la diffusion, nécessaire à la vie de la CEL donc à l'action pédagogique. A ses yeux, le but n'est pas l'expansion à tout prix, néanmoins la vocation normale d'une minorité d'idées est de devenir un jour majoritaire.
Pour l'abolition des devoirs à la maison
Une réforme de l'emploi du temps (un après-midi de plein air et un de loisirs dirigés chaque semaine) est expérimentée en 37-38 dans plusieurs départements, dont les Vosges et le Pas-de-Calais. Il se trouve que j'y ai participé comme enfant, mais je n'ai pas eu l'occasion, comme les élèves des instituteurs proches de Freinet, de répondre à leur enquête. Les enfants interrogés préfèrent ces deux après-midi à l'emploi du temps ordinaire, notamment les activités de plein air (dans l'ordre: jeux, rythmique avec musique, leçon de gymnastique, préparation au brevet sportif et marche). Pour les loisirs (qu'on appellera ensuite "activités", ce qui fait plus sérieux), dans l'ordre: imprimerie, TSF, classe-promenade, lecture par le maître, correspondance interscolaire, récolte de plantes médicinales, travail manuel, chant.
Freinet se réjouit de cette mesure (EP 5, nov. 37, p. 73), mais quelques militants le trouvent trop optimiste, car certains instituteurs renforcent le travail à la maison pour compenser les 6 heures "perdues" pour le bourrage scolaire (EP 6, p. 97). Bien entendu, seul un changement de pédagogie permettra l'application cohérente de la modification d'horaire.
Il faut effectivement empêcher la dénaturation du changement. Les travailleurs ont obtenu la semaine de 40 heures. Freinet revendique : Pour nos enfants, la semaine de trente heures et pour cela on doit supprimer tout travail forcé à la maison (EP 7, janv. 38, p. 121). Dans le n° suivant, il publie une page des parents qui rappelle l'ancienne bataille syndicale des travailleurs pour les trois 8 : 8 heures de travail, 8 heures de sommeil et 8 heures de liberté. Les enfants ont besoin de 10 heures de sommeil; après 6 heures de classe, il leur faut se reposer l'esprit et non faire à la maison d'interminables devoirs. C'est là le sens du progrès. Ce qu'il n'ajoute pas, c'est que le travail à la maison est la principale source d'inégalité scolaire, car certains bénéficient de place et de calme, ainsi que de conseils, alors que d'autres n'ont même pas la possibilité d'ouvrir le manuel sans qu'un petit frère intrigué n'y applique ses mains sales.
En réalité, il faudra attendre 1956 pour que soit décidée la suppression des devoirs du soir, si peu appliquée qu'elle devient à nouveau le thème d'une réforme près de 40 ans plus tard. Quand la revendication de Freinet atteindra ses 60 ans, pourra-t-on enfin certifier la disparition du travail scolaire forcé à la maison?
Pour la réforme du Certificat d'études
Freinet avait revendiqué sa disparition en tant qu'examen. Hulin (Nord) avait préparé un rapport "documenté et sérieux", parvenu trop tard pour être discuté au congrès de Nice et qui fera l'objet d'un n° spécial commun de Pour l'Ere Nouvelle (organe du Groupe Français d'Education Nouvelle, le GFEN), de L'Ecole Nouvelle (Groupe d'éducation nouvelle du Nord) et L'Educateur Prolétarien. En préambule, Freinet apporte sa contribution au débat (EP 16, mai 37, p. 283). Il fait marche arrière puisqu'il envisage maintenant, non la suppression du Certificat (CEPE) mais sa réorganisation, en tenant compte du nouveau projet de réorganisation de l'enseignement (Jean Zay, 2 mars 37), prévoyant la prolongation de la scolarité. Il affirme: Le CEPE n'est pas un concours d'entrée au second degré mais le contrôle de base avant d'entrer dans le cycle d'orientation. Il sera simplement une attestation que celui qui la possède a suivi régulièrement les cours d'enseignement primaire, qu'il a acquis les connaissances et les techniques dont la possession paraît nécessaire et indispensable dans la vie à 12-13 ans. S'il en est ainsi, si l'école remplit bien son rôle, le CEPE devrait être pratiquement donné à tous les enfants. L'échec au CEPE montrerait seulement que le candidat n'a pas suffisamment, pour diverses raisons, sociales, individuelles ou scolaires,profité de l'enseignement primaire. Des cours spéciaux devraient être institués pour leur permettre d'acquérir ce minimum indispensable. Après avoir énuméré les contrôles à prévoir, il conclut: Nous devons nous en tenir aux acquisitions principales, qui ont toujours été le domaine de l'école primaire et réduire pratiquement à ces matières le contrôle opéré. Il ne s'agit pas d'avoir avec les enfants de cet âge des ambitions démesurées. Nous avons appris à nos élèves à lire couramment et intelligemment, à rédiger correctement et sans faute, à calculer rapidement et sans erreur.
Il publie une réponse de H. Wallon( EP 17, p. 213) qui ne souhaite pas la suppression du CEPE, mais pense que l'on pourrait envisager des tests de contrôle (opérations, orthographe), un écrit où l'enfant pourrait montrer son sens du concret, sa liberté d'imagination, ses capacités d'expression (problème, récit, questions sur une lecture). Il souhaite le maintien de l'oral à valeur complémentaire et rectificative d'après les travaux présentés.
Le n° spécial annoncé (EP 18-19) traite en détail de tous les aspects et de toutes les disciplines scolaires. Il souligne le double problème : contrôle d'acquisitions ou examen des aptitudes en vue de la poursuite des études? Deux préoccupations dominantes : 1° Organiser un examen sérieux quoique simple. 2° Réduire le plus possible la fatigue des candidats par une alternance convenable des épreuves, par la suppression de toute attente inutile (pas de banquet interminable), par une organisation matérielle parfaite. Ni une loterie, pour les candidats moyens, ni une simple formalité, ni une épreuve d'endurance pour les candidats, ni, enfin, une foire aux médailles quelque peu ridicule (les premiers du canton).
Des Instructions Officielles nouvelles pour le 1er degré
Les Instructions ministérielles des 23 mars, 11 juillet et 24 septembre 38 qui traitent du nouvel emploi du temps, mais également du Cours Supérieur et de la classe de Fin d'Etudes Primaires Elémentaires. Dans un article intitulé : Une étape, Freinet s'empresse d'en publier des extraits significatifs (EP 3, nov. 38, p. 49) et ajoute: Nous ne saurions trop nous en réjouir. Et nous tenons à marquer notre satisfaction avant même que les éternels saboteurs aient minimisé ce qu'il y a de hardi et de novateur dans ces Instructions pour remettre en honneur ce qu'ils appellent la "continuité" française, pour sacrifier à la lettre toujours servile, l'esprit que nous devons faire triompher. Je ne sais si, comme l'affirment certains, je me satisfais facilement. Mais je puis affirmer que si nous avions, dans l'histoire de l'évolution scolaire française, quelques lustres aussi riches en innovations hardies que ces deux dernières années, il y aurait bientôt quelque chose de changé dans l'éducation française. (...)
Ces Instructions ministérielles sont pour nous plus qu'un encouragement. Elles peuvent, elles doivent être notre bréviaire. Elles nous donnent raison, presque totalement, sur presque tous les points du programme, pour l'action tenace que nous avons menée depuis 15 ans. Elles prouvent à ceux qui redoutent parfois notre élan que nous sommes dans la bonne voie, que nous y resterons et que l'avenir montrera la justesse de nos conceptions.
Le rôle de l'avant-garde
Dans la suite du même article, il écrit: Ah, certes! c'est un rôle difficile que celui d'être à l'avant-garde, toujours. On vous jette d'abord la pierre parce qu'on ne comprend pas votre action, parce que, surtout, on redoute vos bousculades, parce qu'on craint égoïstement d'être dérangé dans ses habitudes.
Et quand nos paradoxes sont devenus réalités, nous restons malgré tout les empêcheurs de danser en rond, ceux qui veulent encore réaliser mieux, ceux qui vont de l'avant , les éternels pèlerins de l'idée, ceux aussi qui, toujours, reçoivent les coups, endurent les déchirures parce qu'ils restent les Pionniers dont le destin est d'ouvrir les chemins difficiles, heureux - et c'est leur plus grande satisfaction - lorsqu'ils voient les masses s'y engeger, les élargir, les organiser pour en faire les voies royales de la conquête et de la connaissance.
Nous avons voulu marquer tout particulièrement cette étape, qui compte dans l'histoire du mouvement. Nous ne tirerons point vanité des avantages obtenus dans lesquels nous ne voyons que des obligations nouvelles, celles de travailler plus encore que par le passé pour faire face aux désirs et aux besoins des milliers d'instituteurs qui viennent à nous, parce que nous avons ouvert la voie et préparé matériellement le terrain; pour continuer aussi nos recherches et nos réalisations afin d'aller plus avant encore, vers la conquête définitive de notre idéal.
Effectivement, de nombreux jeunes collègues se tournent vers la CEL qui leur propose des outils et des techniques leur permettant d'appliquer ces Instructions nouvelles.
Les pesanteurs n'ont pas disparu
Freinet cite (EP 5, déc. 38, p. 120) une réaction de PH Gay dans le Manuel Général. Celui-ci admet que l'Etat impose les programmes, mais pas les méthodes et il conclut : L'éducation vit d'accommodements. Freinet riposte qu'il y a des accommodements qui servent non pas les éducateurs et les élèves mais ceux qui les exploitent (les éditeurs de manuels).
Plus décevante, cette réaction de L'Ecole Emancipée du 15 janvier 39 qui publie une critique par Quélavoine des récentes incitations ministérielles : En dehors de la volonté concertée, voulue, réfléchie, étudiée des techniciens, rien n'est possible et rien n'est profitable. Autrement dit, on ne pourra commencer à bouger que lorsque tout le monde aura décidé de changer. La position de Freinet est différente: il reconnaît la légitimité et la nécessité d'impulsions partant du ministère, mais ne croit à leur efficacité que si elles sont relayées par les praticiens les plus motivés, avec le soutien de l'administration, trop souvent conservatrice. Heureusement le n° du 30 avril de L'Ecole Emancipée réajuste le tir précédent en publiant un compte rendu par P. Boissel du congrès de Grenoble de la CEL.
La scolarité prolongée
La réforme prolonge la scolarité jusqu'à 14 ans, mais le Certificat étant jusqu'alors passé à 12 ans, il faut concevoir autrement la pédagogie destinée aux jeunes qui restent à l'école primaire. Freinet propose la suppression des cours magistraux, l'utilisation de ses techniques et du travail documentaire (EP 3, oct. 37, p. 51).
Les éditeurs se précipitent pour publier de nouveaux manuels. Sans condamner le livre d'arithmétique (usage du calcul dans la vie pratique) de Chatelet et Condevaux (Bourrelier), il souhaite qu'il trouve place dans la bibliothèque de travail de la classe et non dans chaque cartable. Quand le même éditeur, Bourrelier, publie un Cahier de Pédagogie Moderne sur La prolongation de la Scolarité, Freinet cite de nombreuses phrases allant dans le sens de ses propositions, mais constatant que les collaborateurs de l'ouvrage sont tous des officiels (Directeur de l'Enseignement, Inspecteur Général et autres inspecteurs), il conclut : Collaboration impressionnante : tous les officiels de poids. C'est la force et le vice tout à la fois de cette publication. Les officiels donnent des directives. Il reste aux éducateurs à se mettre techniquement en mesure de les appliquer et ils ne le peuvent qu'en travaillant coopérativement eux-mêmes.
L'esprit pédagogique
Le débat se poursuit entre techniques et méthodes
Dans un long article ((EP 10, fév. 37, p. 267), Freinet revient sur cet ancien débat : La méthode pédagogique ne saurait sans danger être définie et figée. Elle est une direction plus qu'un cadre, une ligne d'action, un chemin dans lequel nous pensons devoir nous engager (souligné par Freinet). Il suffit que nous ayons une sûre orientation générale, car nul ne pourra sans prétention en délimiter les détails, tant que les sciences pédagogiques, économiques et sociales n'auront pas apporté dans ce domaine une plus grande lueur de certitude. Ce sont les techniques pédagogiques qui vont nous permettre cette marche en avant dans la direction prévue par notre méthode. Celle-ci est donc le but, la direction, la ligne; les techniques sont les moyens d'action. (...) Par notre distinction que nous considérons essentielle entre méthode et technique, nous avons rappelé que si l'instituteur n'est pas indifférent à l'orientation économique et sociale de son éducation, s'il sent la nécessité d'une méthode, il oublie encore moins que les difficultés matérielles et techniques l'ont toujours empêché de réaliser son idéal. Que lui importe en définitive une méthode aussi savante, aussi scientifique, aussi idéale soit-elle, si, pratiquement, il ne peut en approcher? (...) Nous disons Technique, et nous nous enorgueillissons. Technique de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture aux tout-petits, qui, d'oppressive et scolastique qu'elle était, devient naturelle, formative et libératrice. Technique de l'apprentissage de la langue par l'expression libre, l'imprimerie à l'école, les échanges. Et les progrès effectifs obtenus, la libération psychique, la libération consciente qui en sont la conséquence disent assez l'utilité de notre effort. Technique de calcul pour délivrer enfin l'éducateur plus encore que les élèves d'une pratique épuisante et remettre un peu de vie et de joie dans un des enseignements qui devraient le plus être liés au puissant devenir humain. Technique de musique par nos disques CEL. Technique de dessin... Nous n'avons pas de grands mots. Mais conscients des buts que nous indiquait notre méthode pédagogique, nous nous sommes attachés tout spécialement à l'organisation technique de nos classes populaires. (...) La question d'organisation harmonieuse de l'effort et du travail importe plus que l'acquisition prématurée de notions dont l'utilité éventuelle n'est pas incontestable. (...) L'essentiel est que : a) Nous gardions un raisonnement sain, une ardente confiance en la vie, une naturelle curiosité grâce auxquels nous pourrons, à mesure que les problèmes se présenteront, les solutionner avec le maximum de succès et d'efficacité. b) Nous acquérions la technique de documentation, de recherche et de travail, qui nous permette, à un moment donné, d'utiliser les moyens que la société met à notre disposition. (...) On voit alors les grandes lignes de notre technique telle que nous la mettons au point dans notre école : 1° organisation de l'effort communautaire, apprentissage technique du travail sous toutes ses formes. 2° acquistion, par nos techniques pédagogiques, du sens profond et synthétique des diverses disciplines. 3° acquisition formelle par les fiches auto-correctives. C'est dans ce cadre que nous continuons et continuerons nos réalisations. (les passages en gras sont soulignés par Freinet)
Idéologie de l'ennui contre pédagogie de l'intérêt
Freinet riposte (EP 10, fév. 38, p. 267) à un article d'André Ferré, directeur d'école normale, faisant, dans Le Manuel Général, l'éloge de l'enseignement ennuyeux : Comme tout autre travail entrepris après cette petite cure d'ennui paraît plus excitant! Cela rappelle l'histoire, qu'on raconte à la même époque, du fou qui se donne des coups de marteau sur la tête parce que "ça fait tellement de bien quand ça s'arrête". Freinet répond plus sérieusement : Mais nous, nous ne voulons justement pas de cette habitude à la docilité et à la misère. Nous savons que toute souffrance injuste, toue obligation à fournir un effort dons on ne sent ni les raisons ni les buts sont des atteintes graves portées à la vie même des enfants, un amoindrissement de leurs possibilités d'épanouissement, une mutilation de leur élan. Et comme A. Ferré estime que l'ennui qu'il faut combattre, c'est celui du maître car: L'enseignement ennuyeux lui-même exige, autant que l'enseignement attrayant, d'être donné avec une certaine passion , Freinet rétorque : Comme si l'ennui du maître n'était pas intimement lié à l'ennui des élèves, comme si l'école n'était pas, qu'on le veuille ou non, une communauté, même dans l'ennui, et s'il était possible de donner avec passion - à moins que ce soit une passion sadique - un enseignement qui réfrène toutes les forces de vie de l'individu.
La nouvelle pédagogie serait-elle aristocratique ?
Au cours d'une conférence à Périgueux, l'Inspecteur d'Académie a demandé à Freinet si l'éducation qu'il préconise n'est pas aristocratique et inaccessible à la masse des enfants. Celui-ci précise sa pensée (EP 12, mars 38, p. 243): Nous ne disons nullement que les enfants chez nous ne doivent faire que ce qui leur plaît. C'est une déplorable école anarchisante, dans le plus mauvais sens du terme, qui pose le problème éducatif de façon aussi théorique, et nous ne sommes nullement des anarchistes en éducation. Dans la vie, nul ne fait ce qui lui plaît : nos désirs et nos tendances sont sans cesse en butte à des nécessités économiques et sociales impérieuses avec lesquelles il serait fou de ne pas compter. C'est justement l'ancienne école qui ignore ces nécessités : elle soumet de bonne heure les enfants, il est vrai, à l'épreuve de l'autorité et de l'asservissement, mais elle ne prépare point à des réactions salutaires en face des problèmes de l'heure, et c'est en ce sens qu'elle est inactuelle, donc retardataire, d'où réactionnaire et néfaste. Il faut que l'enfant comprenne et sente la nécessité de faire ce qu'on lui demande, qu'il en discerne le but, qu'il organise lui-même, à son rythme autant que possible, les activités qui y mènent pour qu'il se donne 100% à sa tâche et que tous les problèmes pédagogiques soient bouleversés. C'es la communauté qui réalisera ce miracle. (...) Il se peut que, dans la société actuelle, l'effort libre et consenti, la réalisation puissante de nos destinées, l'éclosion sacrée de ce que nous portons de meilleur en nous soient scandaleusement aristocratiques. Nous affirmons que, par nos techniques, et dans le cadre actuel de notre école et de notre société, les enfants du peuple peuvent déjà en bénéficier.
Pour une transformation progressive
Il ne faut pas croire que Freinet soit prêt à rejeter les enseignants qui n'ont pas encore changé de comportement. Répondant au camarade qui le jugeait trop optimiste, il écrivait (EP 6, déc. 37, p. 98) : Oui, nous osons dire que, dans cette masse que stigmatise notre camarade, il y a une immense majorité d'éducateurs qui subissent le carcan, qui ont conscience du renouveau que nous annonçons et qui viendront à nous dès que les circonstances le leur permettront. (...) Il y a l'atmosphère de la caserne dans les grandes villes, il y avait les programmes - pour lesquels un pas vient d'être fait - ; il y a le certificat d'études que nous uvrons à rendre le moins malfaisant possible. il y a aussi les parents qui ne comprennent pas toujours, qui ont été tellement déformés par l'école qu'ils ne voient que l'acquisition et sont prêt à tout lui sacrifier, même la santé de leurs enfants. (...) On ampute l'horaire, mais on n'a point dit aux éducateurs par quel moyen il était possible de solutionner ce problème insoluble : la société, les parents réclament toujours une meilleure formation, toujours de plus solides connaissances. Ils ont raison. A nous les professionnels de trouver les moyens d'y parvenir sans danger mortel pour les enfants. (...)
Comment faire en 30 heures ce qui en demandait 40 ou 50? crieront certains. Nous avons entendu les mêmes protestations quand les ouvriers ont arraché les 40 heures. Nous ferons la même réponse qu'ils ont faite à leurs patrons : Modernisez les installations, utilisez les usines, employez avec méthode l'effort humain, redonnez aux individus une dignité et une personnalité et le problème sera résolu. Quant à nous, il nous est facile de dire à nos camarades : - Vous comprenez les raisons d'humanité qui nous poussent à défendre l'enfant. Mais organisez vos classes selon nos techniques, adaptez le matériel nouveau, redonnez la joie et l'enthousiasme. Les 30 heures seront alors suffisantes pour les besognes d''acquisition et d'éducation qu'on attend de notre école populaire.
Pour décider les hésitants, il faut les rassurer. Freinet s'y emploie (EP 2, oct. 38, p. 27): Nous ne sommes point les contempteurs du tout ou rien; nous ne disons point: "Notre technique est telle; vous devez l'appliquer dans son intégralité - et posséder même au préalable un diplôme vous y autorisant (Il pense au label imposé par Mme Montessori). Non, l'essentiel est que vous sentiez la nécessité de l'évolution que nous préconisons. Vous ferez ensuite, nous en sommes persuadés, l'impossible pour marcher dans cette voie où vous aurez trouvé intérêt, joie et profit. Et nous n'avons aucun doute : nous savons que, dès que vous aurez compris, vous ne resterez pas à mi-chemin, parce que, comme tous les humains, vous êtes naturellement à la recherche de cet intérêt, de cette joie et de ce profit. Alors, si vous croyez, si vous sentez que nous avons raison, vous devez commencer dans votre classe votre révolution pédagogique. Et il énumère quelques étapes (journal scolaire, fichier scolaire, bibliothèque de travail, correspondance).
Il revient (EP 3, p. 68) sur cet aspect progressif: Il est préférable d'introduire notre matériel et notre technique progressivement. Nous ne visons pas, par exemple, à, de but en blanc, supprimer les manuels! car si vous n'avez pas encore en mains la technique qui les remplacera, ce sera la pagaïe dans votre classe, sans profit pour personne, pas même pour notre mouvement.
Une autre architecture scolaire
Une nouvelle pédagogie exige une architecture différente. Freinet s'attaque au problème (EP 20, juillet 38, p. 403) et publie deux plans : celui de l'école Freinet de Vence et celui d'une classe-atelier. Il critique les écoles-casernes des grandes villes. Les cellules scolaires ne devraient pas compter plus de 150 élèves répartis en 5 classes au maximum. L'inspecteur Levesque du Calvados estime qu'il faudrait, même en ville, des écoles à deux classes, ce qui est à ses yeux la structure idéale.
Rapports avec les autres courants pédagogiques
Freinet est agacé de se voir classé dans un clan pédagogique par opposition à d'autres et notamment à Decroly (EP 18, juin 38, p. 353): Non, cela , c'est la caricature de notre technique, comme l'application mécanique des centres d'intérêts est la caricature du Decrolysme. (...) Nous n'avons jamais dit que l'imprimerie (du texte choisi) doit être le centre d'intérêt de la journée. Elle le sera dans la mesure où elle exprimera les soucis des individus composant notre classe. Certains jours, quand l'imprimé choisi répond à 100% à un puissant intérêt collectif, oui, l'imprimé peut constituer le centre d'intérêt pendant tout un jour, pendant plusieurs jours. Nous reconnaissons volontiers que c'est l'exception et que, la plupart du temps, à côté de cet intérêt essentiel qui a eu la majorité, d'autres préoccupations impérieuses s'affirment dont nous devons tenir le plus grand compte. (...)
Nous n'avons jamais dit que nous étions contre Decroly. Au contraire. Mais il est des pratiques decrolyennes qui ne résisteront pas à l'expérience pratique d'une pédagogie organisée hors de tout parti-pris scolastique. (...)
Nous avons vanté la pédagogie montessorienne - ce qui ne nous empêche pas d'écarter tout ce qu'elle a de scolastique aussi. Que nos camarades expérimentent la méthode Cousinet, le plan Dalton, les projets. Qu'ils les expérimentent, non pas en partisans aveuglés par des méthodes trop vite fixées, mais en éducateurs décidés à y puiser le maximum à la lumière nouvelle d'une pédagogie essentiellement pratique et coopérative qui a besoin, par dessus les frontières, d'imposer enfin ses besoins et ses droits. C'est cela notre mouvement. C'est la composante de ces recherches et de ces efforts en dehors de tout souci de nouveauté.
Il revient sur Decroly à propos de questions d'un camarade belge (EP 11, mars 39, p. 252): Nous devons rendre à Decroly cet hommage qu'il est l'éducateur qui s'est le plus approché, scientifiquement, du besoin des enfants, celui qui, du dehors, a su le mieux préciser la marche normale et naturelle de l'acquisition. Toutes les activités que préconise Decroly, nous les recommandons et les pratiquons, mais sans scolastique. Occasionnellement, comme le disent les successeurs de Decroly. Lorsque des notions participent d'un ensemble vivant jailli de l'évolution enfantine. (...) Nous ne faisons que prendre le problème où l'a laissé Decroly et nous ne prétendons qu'améliorer cette compréhension profonde, mathématique, scientifique, historique, sociale qui deviendra la matière de l'exercice technologique auquel elle donnera un sens, une portée et un but. (...) Pour la compréhension profonde nécessaire à l'acquisition, l'exercice méthodique n'est pas le plus sûr moyen. La vie seule importe. (...) Notre art, notre technique, c'est de faire jaillir la flamme, de la servir, de la guider même. Et là, pourvu que nous soyons en mesure d'apporter l'aliment, nous n'échouons jamais.
Non pas "nouveau" mais "moderne"
Freinet remet en question l'adjectif "nouveau", associé aux problèmes d'éducation. Il écrit (EP 16, mai 39, p. 354): Il faut débarrasser notre verbiage pédagogique de ce mot "nouveau" ou "nouvelle" qui nous a fait tant de tort, parce qu'il laisse croire que nous cherchons la nouveauté avant tout, alors que ce qui nous préoccupe exclusivement c'est de rendre plus rationnel, plus intéressant, plus efficace, notre travail scolaire. Pour cette fin, nous employons les outils qui nous paraissent le mieux répondre à nos besoins, qu'ils soient anciens ou nouveaux. Nous devons dire même que nous nous méfions au contraire de la nouveauté qui est trop souvent mercantilisée et que nous savons prendre dans la tradition tout ce qu'elle contient de sagesse, de bon sens et d'adaptation au milieu et aux nécessités humaines. (...) Notre route, on s'apercevra à peine qu'elle est nouvelle: l'herbe gagne bien vite les talus; les charrettes y creusent quelque peu leurs ornières. Mais ce sera une belle route familière, utile à ceux qui l'emprunteront, et où tout le monde passera parce qu'elle remplacera avantageusement le vieux chemin.
Et pour convaincre d'autres éducateurs : Commencez toujours par le travail et la réalisation. Là est l'essentiel. Vous ne risquez pas de convaincre et d'attirer à nous de nombreux camarades si vous n'avez pas été suffisamment pris vous-mêmes au point de vous intégrer dans notre Coopérative de travail. Réalisez d'abord et montrez ensuite ce que vous avez réalisé, sans fard, sans paroles inutiles, sans tape à l'il. Ne jamais tromper aucun camarade, ne point lui promettre plus que nous allons lui donner, éviter soigneusement de susciter de faux enthousiasmes dont les chocs en retour sont désastreux, dire honnêtement, sincèrement, ce que nous réalisons, ce que nous faisons, ce que nous espérons faire, c'est créer là les fondements indestructibles de notre mouvement pédagogique.
Pour marquer cette ligne d'action, Freinet consacre le dernier n° de l'année (EP 20, juillet 39 qui sera également le n° 14 des Brochures BENP) aux Premières réalisations d'éducation moderne à l'usage des débutants, des hésitants et des sceptiques. C'est apparemment le début de l'appellation "moderne" qui qualifiera son mouvement après la guerre. La brochure fait la synthèse pratique de tous les articles précédents avec cette affirmation qui est un véritable manifeste : Pas de méthode définie et fixe ... mais un puissant mouvement. Il n'y a pas de méthode Freinet, mais il y a un vaste mouvement pédagogique de rénovation et de réadaptation, dont nous avons fixé expérimentalement les bases et les principes. C'est comme une sorte de marche en avant collective, qui ne sous-estime ni la barrière rigide des rives, ni les remous dangereux, qui s'accommode des calmes languissants de la plaine et sait utiliser pourtant la cohue tumultueuse des rapides, qui permet cependant à tous d'avancer, de progresser, de s'organiser, de vivre.
La vie du mouvement
Les congrès
Ce sont, en plus de l'aspect décisionnel de l'Assemblée Générale de la CEL, d'importantes réunions d'échanges et d'approfondissement. Celui d'Angers (été 35) est bien suivi et l'on y prend la décision de tenir désormais les congrès à Pâques, indépendamment du congrès syndical. Le suivant se tient à Moulins (Pâques 36) avec une soixantaine de militants assidus.
A Nice (Pâques 37), afin de profiter de la région, les 3 jours de travail sont prolongés pour les volontaires par 3 jours d'excursions, comprenant malgré tout un rassemblement paysan, un matin, et un meeting ouvrier le dernier soir. Le rituel de la dernière journée d'excursion par cars se perpétuera après la guerre, jusqu'à ce que la multiplication des voitures personnelles rende inutile cette organisation.
Le congrès d'Orléans (1938), avec 200 auditeurs et autant de visiteurs, dégage une liste non close des groupes de travail avec leurs animateurs : Fichier scolaire coopératif (Guet, Allier); Guilde de la Bibliothèque de Travail (Lorrain, Vosges); Phonos et disques (Pagès, Pyrénées-Or.); Cinéma - recherches pédagogiques (Boyau, Gironde), - recherches techniques (Bréduge, Allier); Correspondances interscolaires - nationales (Alziary, Var), - internationales (Bourguignon, Var); Dictionnaire (Davau, Indre-et-Loire); Cours Complémentaires (Charbonnier, Allier); Pipeaux (Mlle Lavieille, Loire); Cl. de Perfectionnement (Bertrand, Lot-et- Gar.); Scolarité prolongée (Picardet, Nièvre); Loisirs dirigés (Gauthier, Loiret); Photographie (M. Lallemand, Charente-Inf.); Maternelles (Lisette Vincent, Algérie).
A Grenoble (Pâques 39), avec une centaine de participants réguliers mais 600 auditeurs en plénière, on recense de nouvelles commissions : Education physique (Vigueur, E. et L.); Folklore musical (Lemoine); Sciences pratiques (Puget); Sourds-muets (Hulin, Nord); Histoire vivante (Hostier); Enseignement aux indigènes (S. Carmillet); Matériel scolaire (Blampied). Mathématiques (Rogerie); L'Histoire qui se fait (Gauthier); Jeux et chants (Vovelle); Travaux manuels (Gendre); Recherches folkloriques (Baucomont); Théâtre enfantin (Bourguignon); Classification et fichiers autocorrectifs (R. Lallemand); Coopératives scolaires (Chautard).
Le conseil d'administration de la CEL est composé, en plus de Freinet (responsable Imprimerie et revues) et Pagès (responsable Disques), uniquement de militants de l'Allier, probablement pour faciliter les rencontres en cours d'année: Bertoix (administrateur délégué), Charbonnier (administr. dél. adjoint), Mme Chéry (secrétaire), Mayet (trésorier général), Bréduge (Cinéma), ainsi que trois autres administrateurs : Guet, Beauregard et Virmaux.
Les conférences de Freinet
Entre novembre 36 et juillet 39, Freinet multiplie les conférences dans les départements, parfois trois ou quatre dans un même week-end. La liste est impressionnante. Pour l'année 36-37: Epinal (en présence de l'Inspecteur d'Académie et de la directrice de l'ENF), Mirecourt (avec le directeur de l'ENG), Nancy (Dir. des deux EN); Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Gard; Tours; Le Puy, Mende. En 37-38: Deux-Sèvres; Dordogne; Allier; Nièvre; St-Jean d'Angély et La Rochelle. En 38-39: Aurillac; Béziers, Montpellier; Ajaccio. Les auditeurs de ces conférences apprécient généralement le caractère concret de l'intervention de Freinet, avec référence permanente à la pratique quotidienne qu'il vient juste de quitter et quelques citations de textes d'enfants.
Les militants organisent aussi des manifestations sans la présence de Freinet qui ne peut suffire à tout. C'est le cas notamment à La Voulte, Orange, Perpignan, en Savoie et dans le Loiret. Sans parler des groupes locaux affiliés au GFEN, sur les conseils donnés par Freinet (EP 7, janv. 36).
Le rôle des filiales départementales
Même là où il n'est pas encore possible d'instituer un groupe étoffé, il est nécessaire que les enseignants désireux de modifier leur pédagogie puisse prendre des contacts de proximité et le congrès d'Angers a décidé de multiplier les filiales départementales, de profiter des conférences pédagogiques pour recueillir des abonnements à L'Educateur Prolétarien. Trois ans plus tard, une liste de 82 Délégués Départementaux CEL est publiée (EP 4, nov. 38, p. 79). Même en défalquant l'Algérie et le Maroc, c'est énorme quand on sait qu'il n'y a alors que 90 départements. Bien sûr, les groupes sont très inégaux. Certains, notamment ceux qui ont pris la charge d'un congrès, sont solides. D'autres ne comptent que quelques militants, mais cela permet néanmoins une action de diffusion et surtout l'accueil de nouveaux venus.
Le rôle des filiales départementales est précisé au congrès de Grenoble (EP 14-15, avril 39, p. 337) : Propagande (expositions, conférences) - Aide aux nouveaux adhérents - Organisation de dépôts pour la vente de matériel et de brochures. On envisage des dépôts dans des librairies amies de l'école laïque.
Les cours d'été à Vence
Le premier s'est tenu l'été 36 à l'école Freinet. Comme beaucoup de petits pensionnaires ne partent pas en vacances, ce qui permet des démonstrations authentiques, se pose un problème d'hébergement. Beaucoup d'enfants cédent leur lit aux adultes en se donnant l'aventure de dormir à la belle étoile, ce qui ne pose heureusement pas de difficulté sous le climat provençal.
L'été 37, il faudra deux fournées (8-15 août et 15-22 août) pour accueillir tous les volontaires. Au programme: démonstrations pratiques avec les enfants, exposés théoriques, séances de travail personnel des stagiaires. Les participants peuvent camper, loger à Vence et prendre les repas à l'école.
La construction de l'auberge de jeunesse, proche de l'école, permet un accueil plus large et, en 38, il n'y aura pas moins de 80 participants, parmi lesquels des militants chevronnés comme René Daniel et Raoul Tessier (EP 1, oct. 38). Des jeunes en camp d'été à Nice viennent également au Pioulier. L'été 39, ce sont cent enseignants qui viennent passer la première semaine d'août à l'école Freinet.
Le matériel CEL
L'évolution de la presse d'imprimerie
Depuis 1935, la presse métallique (en fer) a supplanté la presse de bois. Elle existe en format normal (13,5x21) ou "jouet" (la moitié de ce format). Pour les grandes classes (CC, EPS, collèges et lycées) , sont proposés deux modèles de presse à encrage automatique (EP 13-14, mars 38).
Un limographe CEL
Ce type de duplicateur à volet avec stencil n'est pas une création de la coopérative. Un modèle grand format (21x27) était vendu aux curés par les éditions bien pensantes de La Bonne Presse pour l'édition de feuilles paroissiales à petit tirage, exorbitante en recourant à l'imprimerie professionnelle.
La CEL propose (EP 6, déc. 35, p. 129) un modèle petit format (13,5x21), composé d'un socle garni d'une glace indéformable pour assurer une surface bien plane, d'un cadre avec une soie tendue. Un poinçon et une lime plate (en métal au début, puis en plastique) permettent de graver le stencil (dessin ou écriture manuscrite), stencil qui peut aussi être dactylographié. Un rouleau de la largeur du cadre et une encre grasse, plus fluide que celle d'imprimerie, permet l'impression, à travers les perforations du stencil, sur la feuille placée au-dessous. Cette technique, complémentaire de l'imprimerie, permet un tirage dépassant la centaine d'exemplaires, ce qui est exclu avec la polycopie (et plus tard avec les duplicateurs à alcool). Ce sera le matériel le plus largement répandu, parce qu'accessible aux classes les moins riches.
Dans certains stages, un atelier de fabrication de limographe permettra à chaque stagiaire de repartir avec un moyen de duplication pour démarrer. Le seul matériel à acheter est le rouleau et l'encre (certains ont même bricolé des rouleaux en manche à balai et chambre à air de bicyclette, mais les résultats sont décevants).
Une machine à écrire à toute épreuve
Le problème, c'est de trouver un modèle robuste et simple qu'on puisse mettre sans risque entre les mains des enfants. Freinet répète souvent par boutade: Si tu veux tester la possibilité de confier un appareil aux enfants, tu le jette du premier étage. S'il est encore en état de marche, il risque de résister dans une classe. Il conseille (EP 13-14, avril 38, p. 287) un modèle d'origine allemande Mignon qui n'a pas de touche mais un cadran et un stylet mobile qui actionne un cylindre portant les caractères, comme plus tard dans les machines à boule ou à marguerite.
Des fichiers autocorrectifs d'opérations
On se souvient que Freinet avait critiqué le "taylorisme pédagogique" des Américains, tendant à parcelliser les apprentissages. Mais, comme toujours, il a étudié de près les livrets autocorrectifs du professeur Washburne et, convaincu de leur intérêt, il a obtenu pour la CEL l'autorisation d'adapter sur fiches l'apprentissage des multiplications et divisions (EP 6, déc. 36, p. 135). C'est R. Lallemand qui se charge de ce travail et qui annonce les caractéristiques de cet outil très attendu (EP 16, mai 37, p. 287) : 1° Il est merveilleusement gradué. 2° Il est simple et pratique (la fiche correction porte le même n° que la fiche demande, d'une couleur différente). 3° Il s'adapte mieux au travail scolaire, notamment dans les classes à plusieurs niveaux. 4° Il s'adapte aux capacités de chacun. 5° Il prévoit le contrôle par des tests, corrigés par le maître. 6° Correction des erreurs dominantes (en cas d'échec, on ne recommence pas tout mais seulement ce qui provoque l'erreur). 7° Possibilité de contrôle d'une classe nouvelle ou d'un élève nouveau. Au total, 350 fiches Demandes et 350 fiches Réponses pour 25F.
Enquête pour un futur fichier de grammaire
Avant d'entreprendre une collection de phrases tirées de textes d'enfants, servant à un futur fichier de grammaire, Lallemand enquête (EP 10, Fév. 39, p. 230) sur la terminologie grammaticale, incroyablement diverse selon les départements. Un exemple des 23 questions qu'il pose : N° 6, utilisez-vous l'appellation a) compl. d'attribution, b) compl. indirect, c) compl. d'objet indirect, d) compl. datif ?
Cela provoque une réaction de M. Husson, inspecteur à Commercy : Je suis très loin du fichier de grammaire. Vous devez sentir comme moi que si nous n'y prenons pas garde, les fiches risquent de devenir un instrument aussi pernicieux que les livres. Il faudra crier un jour: "A bas les fiches!" comme nous crions: "A bas les manuels". Ce qui donne à Freinet l'occasion de préciser sa pensée (EP 13, mars 39, p. 310) : Notre "Grammaire en quatre pages" a été un effort considérable de simplification et de rationalisation de cet enseignement. Nous ne devons pas revenir sur cette conception, maintenant moins que jamais puisque les instructions ministérielles nous donnent implicitement raison. Mais il y a une technique à acquérir cependant, c'est celle de l'orthographe, des conjugaisons, des accords essentiels pour laquelle la répétition méthodique par les fiches doit rendre de très grands services. Notre fichier de grammaire devra s'en tenir là, sans inutiles complications syntaxiques ou analytiques. En exprimant ce vu, nous savons que nous sommes en accord avec Lallemand qui nous aidera à éviter les écueils sur lesquels nous croyons devoir insister.
Place du travail autocorrectif dans une pédagogie globale
Quelques arguments qui suivent méritent d'être reproduits car ils prouvent que, dans l'esprit de Freinet, il n'y a pas opposition mais complémentarité entre l'expression libre, la découverte et la consolidation méthodique: L'essentiel, c'est la création de l'enfant, l'effort personnel motivé au service d'une communauté de travail organisée. Nous avons mis en lumière, nous rendons possible par nos réalisations, et au maximum, cet effort créateur générateur de vie, donc d'éducation et d'instruction. Toutes les pratiques scolastiques qui risquent de contrarier le développement normal de ces lignes de vie sont déclarées néfastes et nous tâchons de les éviter et de les remplacer. Mais il y a des techniques dont l'acquisition - sentie et voulue par les enfants - nécessite la répétition méthodique : les règles essentielles de calcul notamment et certaines règles de grammaire et surtout les conjugaisons. Pour l'acquisition de ces techniques, nous avons, les premiers, lancé l'idée des fiches autocorrectives qui obtiennent un très grand succès (...) Quiconque travaille selon notre technique sent l'inutilité des exercices grammaticaux dont les manuels sont farcis. Notre technique des plans de travail, des conférences, l'effort que nous faisons pour suppléer au verbiage scientifique, géographique et historique qui a conditionné l'école jusqu'à ce jour, la distinction que nous avons faite entre le sens arithmétique et la technique d'acquisition, contribuent à faire comprendre la nécessité pour les éducateurs et pour les enfants, d'éviter toute nouvelle stagnation scolastique. (...) Tout un domaine reste à explorer, mobile et dynamique comme tout ce qui est vivant et actif; à nous de nous accoutumer aux rythmes nouveaux, de nous engager résolument dans le torrent, non pas pour y établir des barrages scientifiques, mais pour y découvrir les vraies lois de la vie et de l'éducation. Le matérialisme pédagogique que nous prônons ne saurait être la fausse science que nous avons dénoncée. Des pédagogues classificateurs s'étaient obstinés autrefois à me cataloguer parmi les éducateurs poètes. J'ai montré que je savais être en plein dans la réalité, mais pour faire sortir de cette réalité tout ce qu'elle peut contenir de poésie, de beauté, d'élan et de vie au service de notre éducation libératrice. (la passage en gras est souligné par moi, M.B.)
Les Brochures d'Education Nouvelle Populaire (BENP)
En septembre 37, Freinet crée un nouveau moyen de diffusion pédagogique. Il s'agit de numéros spéciaux de L'Educateur Prolétarien dont on fait un tirage supplémentaire sous couverture spéciale Bibliothèque d'Education Nouvelle populaire (PENP), ce qui permet la vente au n° dans les départements. L'amortissement des frais d'édition dans l'abonnement à la revue permet cette diffusion supplémentaire sans risque financier. La première année (1937-38) sont publiés 10 n°. Freinet en est généralement l'auteur, sauf quand nous mentionnons un autre nom.
Voici les titres : La technique Freinet (n°1, sept.); Grammaire française en quatre pages (n°2, oct.); Plus de leçons (n°3, nov.); Principes d'alimentation rationnelle (E. Freinet, n°4, janv.); Le fichier scolaire coopératif (n°5, fév.); Loisirs dirigés (collectif, n°6, mars), dans la seconde édition, le titre deviendra Activités dirigées ; Lecture globale idéale par l'imprimerie (Lucienne Mawet, n°7, avril); L'imprimerie à l'école (n°8, mai); Le dessin libre (E. Freinet et Davau, n°9, juin); La gravure du lino (Marcel Lallemand, n°10, août).
L'année suivante (1938-39) ne voit naître que cinq titres nouveaux : La classe exploration (J. Puget, n°11, oct.); Techniques d'étude du milieu local (J. Puget, n°12, nov.); Disques et phonos , reprise du n° spécial de 1936 Le disque à l'école primaire (Y. A. Pagès, n°13, déc.); Premières réalisations d'éducation moderne (C. F., n°14, janv.); Pour tout classer, (Roger Lallemand, numéro triple 15-16-17, fév.).
Après février 39, l'édition de titres nouveaux s'interrompt pour éviter les stocks trop importants. A cause de la guerre, elle ne pourra reprendre qu'en décembre 45.
Comme on le voit, plusieurs de ces brochures cherchent à aider les instituteurs à appliquer les nouvelles consignes concernant les loisirs éducatifs et l'étude du milieu local. On se souvient sans doute que Paul Boissel avait rédigé en 1925 pour les bulletins syndicaux une longue étude sur les classes-promenades. Quand les éditions Nathan publient 11 ans plus tard un livre de Carmiaux et Leroy sur le même sujet, il ne manque pas, tout en signalant l'intérêt du livre (EP 6, p. 147), de rappeler les antécédents syndicaux. Ce qui lui vaut une réponse de Fernand Nathan, en personne, rappelant qu'il a largement anticipé en publiant, entre 1920 et 1925, dans sa revue Le travail manuel, une série de comptes rendus de classes-promenades de M. Champagne.
Les correspondances interscolaires
Sur le plan national
C'est Alziary (Le Thoronet, Var) qui organise les jumelages en trois vagues: pour ceux qui ont envoyé leur fiche avant le 1er juillet, avant la 1er septembre, avant le 3 octobre (jour de la rentrée).
Voici les renseignements demandés pour réaliser les jumelages : Coordonnées de l'imprimeur et de l'école. Nombre d'élèves travaillant à l'imprimerie, âge scolaire, garçons, filles, mixtes. Imprimez-vous tous les jours? de temps en temps? Pratique du centre d'intérêt, travail par groupes, textes libres. Format du journal, périodicité, corps du caractère, modèle de presse. Le pays: région géographique, topographie, industries, agriculture, commerce, centres d'intérêt dominants. Désirs: voulez-vous un correspondant journalier? à combien d'équipes de 8 voulez-vous appartenir (pour l'échange du journal)? Si vous avez déjà un correspondant journalier, inscrivez son nom et son adresse.
Au niveau international
C'est Bourguignon (Besse-sur-Issole, Var) qui organise les jumelages.
Voici le questionnaire : Nom et adresse, âge scolaire des élèves. Nombre de correspondants étrangers demandés. Nationalités demandées (dans l'ordre de préférence. Pratiquez-vous l'imprimerie? éditez-vous un journal? Correspondance envisagée - entre maîtres (recommandée) - entre enfants: envoi simple d'imprimés (journal cartes postales, dessins); correspondance collective (lettres et journaux, colis); correspondance individuelle (cartes postales, courtes lettres). Connaissez-vous une langue étrangère? Voulez-vous un correspondant dans cette langue. Connaissez-vous l'espéranto? ou bien voulez-vous utiliser nos services de traductions? Pourriez-vous accepter, le cas échéant de faire partie du service de traduction? Dans l'affirmative, dans quelle langue?
Pour ceux qui ont déjà correspondu précédemment, on demande avec quelles écoles de quels pays, s'ils ont l'intention de continuer avec ces correspondants, sinon signaler ceux qui pourraient recevoir une affectation nouvelle.
L'espéranto
Les échanges avec la Suisse et la Belgique se font en français mais, avec les pays non francophones, ils se font généralement en espéranto. En 35, les listes d'échanges mentionnent les correspondants de 10 écoles anglaises, 16 soviétiques, 13 espagnoles (EP 1 et 4, p. 13 et 85). En 36, à nouveau 15 écoles soviétiques (EP 3, p. 65). En 38, 10 écoles soviétiques et 13 anglaises (EP 3 et 5).
Pour apprendre l'espéranto, il existe un cours coopératif par correspondance. Pour le perfectionner, on peut également participer à l'école espérantiste d'été, en Vendée à La Tranche (EP 15, mai 36, p. 137), au congrès espérantiste à Prades (EP 17, juin 37, p. 219).
La revue espérantiste Infanoj sur Tutmondo , animée par Bourguignon, constitue une Gerbe internationale. Elle annonce un n° spécial sur le Japon (EP 6, nov. 36, p. 66). Bourguignon parle d'un roman en espéranto publié à Varsovie : un insituteur réunit les "mauvais garnements" du village qui donne du fil à retordre aux adultes, par leur volonté de les imiter en toute occasion. Il utilise au maximum leurs dispositions naturelles et les entraînent dans la voie de la coopération et du travail pratique (le jeu sérieux). Vient ensuite le développement de la solidarité en faveur d'un camarade malade et cela débouche sur une association internationale de la Jeunesse Coopérative Scolaire qui existe vraiment. On sent que Bourguignon voit le lien avec ce que Freinet appellera "l'éducation du travail", il a fait la traduction en français qui pourrait être publiée s'il y a assez de souscripteurs. La CEL prévoit l'édition de disques avec des chants et des textes en espéranto (EP 9, fév. 37, p. 193).
Bourguignon est aussi amené à mettre en garde contre une manuvre de détournement des enseignants espérantistes vers une organisation bourgeoise, la Société Française pour la Propagation de l'Espéranto, appartenant à une Union internationale à sympathie fasciste (EP 6, déc. 37, p. 137).
Le problème lancinant des tarifs postaux
Les PTT ont augmenté notablement les tarifs. Freinet intervient auprès de Virgile Barel, député communiste de Nice (et ancien membre de la CEL en 27), pour qu'il réclame le tarif minimum "Périodiques routés" pour les journaux scolaires. Comme ces envois restreints en nombre ne permettent un tri préalable par l'expéditeur, l'administration répond que le tarif de 10c doit leur être appliqué, en précisant qu'il s'agit là d'une mesure très bienveillante car ces travaux d'élèves devraient entrer dans la catégorie "Imprimés ordinaires".
Pour transformer les disciplines scolaires
L'histoire vivante
Hostier est chargé de collecter tous les envois des classes sur la vie autrefois d'après l'histoire locale (EP 2, oct. 38, p. 34). Freinet préconise l'exploitation systématique des archives locales (mairie, familles) et profite du 150e anniversaire de la Révolution pour cibler la recherche (EP 10, fév. 39, p. 225). Il reçoit les encouragements de Romain Rolland qui lance l'idée d'une chanson de geste populaire de la Révolution Française. Une rubrique de La Gerbe publiera des documents recueillis. Guillard et Molmerret (Isère) ont édité leurs propres recherches sur La Révolution en Dauphiné.
Les sciences
Coqblin (Nièvre) indique comment construire et peupler un vivarium pour la classe (EP 2, oct. 38). Gaétan Vovelle (Eure-et-Loir) a essayé de réaliser un système simple de détermination des plantes et propose son aide pour préparer avec des collègues des BT sur la botanique (EP 16, mai 39, p. 362). Il a rédigé une petite brochure Ce qu'on peut voir dans un petit microscope. Elle ne sera publiée en BT qu'après la guerre.
Le dessin
Pierre Rossi, l'illustrateur du premier livre de Freinet (Tony l'assisté) avait donné crûment son point de vue sur l'enseignement du dessin dans L'Ecole Libératrice et soulevé un chur de critiques intercédant pour l'enseignement traditionnel de cette discipline. Freinet propose une expérience (EP6, déc. 36, p. 145): Dressez méthodiquement, par vos meilleures leçons, les enfants de 5 à 9 ans d'une classe. Laissez pendant une année des enfants du même âge dessiner librement dans une classe rénovée par nos techniques. A la fin de l'année, exposez les travaux des uns et des autres: on admirera peut-être la patience et l'habileté des premiers et on louera surtout le talent du maître. Mais devant les uvres des seconds - et devant celles-là seulement - les gens vibreront, satisfaits. Il donne la parole à Rossi qui s'insurge contre l'attitude des adultes devant le dessin d'enfant (EP 12, mars 37, p. 256) : Qu'on ne vienne pas parler de la pauvreté d'imagination de l'enfant! C'est l'adulte qui est pauvre! Son cerveau paraît plus rempli, mais il est le plus souvent encombré de choses mortes et hors d'usage. Les images de notre enfance avaient de profondes résonnances, une fraîcheur que le souvenir ne peut que très faiblement nous restituer mais qui nous émeuvent encore s'il nous est donné de les revoir. La vivante imagination de l'enfant l'emporte, d'un coup d'aile, dans un monde tout à fait différent du nôtre. Malheureusement, les adultes se chargent de rompre le charme et de le ramener, brutalement parfois, vers la terre.
Davau (I. et L.) a exposé à plusieurs reprises les peintures à la colle réalisées dans sa classe et, devant l'intérêt suscité, il explique en deux articles (EP 20, juillet 37, p. 269 et EP 3, oct. 37, p. 65) sa pratique de la peinture. Il sera l'un des auteurs de la BENP sur le dessin, avec Elise Freinet qui n'est pas encore acquise à ce matériau.
Lisette Vincent écrit sur Le dessin spontané des enfants (EP 10, fév. 38, p. 210). R. Lallemand fait l'éloge funèbre d'Hélène Guinepied, artiste peintre qui s'était intéressée aux jeunes enfants qu'elle faisait peindre en grand format (EP 18, juin 38,p. 367). Van Schoor qui a publié un livre en flamand sur la pratique de la linogravure à l'école montre (EP 11, mars 39, p. 258) que la pratique de l'imprimerie et des échanges est une motivation des travaux graphiques des enfants.
Cinéma et photo
Le problème des formats empoisonne l'avenir du cinéma à l'école. Boyau fait le point (EP 1, oct. 35, p. 14; EP 4, nov. p. 86 et EP 5, nov. 36, p. 113). Le duel n'existe plus entre les formats 9,5 et 16 car le dernier l'a emporté puisqu'aucune subvention n'est plus accordée au premier. Cela provoquera la création d'une "ligue de défense du 9,5" (EP 12-13, mars 36). La cinémathèque coopérative est transférée sur Bordeaux et recherche des films de 16mm au prix le plus avantageux. Mais comme il existe de nombreuses classes équipées en Pathé-Baby, une motion du congrès (EP 13, mai 37) demande le maintien des éditions en 9,5 jusqu'au remplacement par des appareils plus perfectionnés. L'éditeur proteste (EP 3, oct. 37) en disant que l'édition n'a pas cessé, mais il s'agit de films de 60 ou 100m qu'on ne peut passer sur les petits appareils qui n'acceptent que les bobines de 10 ou 20m. D'autre part les prix ont été largement augmentés. Bréduge devient responsable du cinéma (EP 12, mars 39, p. 285). Le stock de films 9,5 de la cinémathèque ne sera pas renouvelable car Pathé ne les réédite plus. Certains estiment que le 8mm serait le format le plus économique pour la classe.
Boyau donne des conseils pour réaliser un film: choix du sujet, découpage (EP 1, oct. 36, p. 13). Dans un exposé au Congrès International de l'Education Populaire, à Paris, il propose (EP 1, oct. 37, p. 14) la multiplication de petits films réalisés par les enfants.
Une fois n'est pas coutume, une longue critique, très élogieuse, d'un film commercial par Elise Freinet (EP 15, mai 36, p. 306). Il s'agit du film de Chaplin: Les Temps modernes.
En photo, M. Lallemand (Charente Inf.) donne des conseils pour le développement des pellicules et l'agrandissement (EP 19, juillet 38, p. 394).
Musique et disques
En novembre 35 (EP 4), la CEL envisage l'édition de plusieurs disques: 6 d'espéranto, 3 pour évolutions rythmiques, 3 de morceaux choisis de poésie et littérature, 3 de chants. La même année, paraît un numéro spécial (EP 8-9) Le Disque à l'école primaire de Y et A Pagès. On y annonce 6 disques pour apprendre à chanter, 12 chansons interprêtées par Madeleine Decroix, de la Gaieté Lyrique. En l'absence de Pagès au Congrès International de l'Enseignement, pendant l'exposition de 1937 à Paris, c'est Davau qui fait un exposé sur le disque d'enseignement et son utilisation pédagogique (EP 1 et 2, oct. 37, p. 17 et 38).
Petite polémique sur le pipeau. Mlle Lavieille (Loire) conseille la fabrication des pipeaux de bambou (EP 3, nov. 36, p. 67). Quelques mois plus tard, R. Lallemand se fait l'écho d'une réaction de Lina Roth (EP 10, Fév. 37, p. 223) qui critique les pipeaux de bambou, manquant de justesse, et préfère le pipeau de celluloïd qu'elle juge plus juste. Il faut dire qu'elle soutient son modèle diffusé par Nathan. Gachelin (E. et L.) précise sa pratique d'airs simples avec les enfants (EP 11, p. 246). Mme Guéritte, de la Guilde des pipeaux, proteste contre les affirmations de Lina Roth (EP 17, juin 37, p. 225) : Miss James a fabriqué ses pipeaux en bambou parce que, flutiste de talent, elle trouvait le son des flageolets de celluloïd trop vilain, cette matière donne un son aigre alors que le bambou donne un son moelleux. Jean Boecks, instituteur belge (qui deviendra après la guerre le responsable des CEMEA de son pays) fait le point sur les divers pipeaux (EP 1, oct. 37, p. 20). Il préfère le pipeau de bambou, moins cher et mieux adapté à chaque utilisateur que celui en celluloïd. La flûte à bec est ce qu'il y a de mieux mais coûte beaucoup plus cher. La conclusion, provisoire, sera donnée (EP 10, fév. 39, p. 232) par Mlle Lavieille qui cite des textes d'enfants algériens sur leurs flûtes de roseau et par Vovelle qui se réfère à son fils et à ses élèves cherchant à reproduire par tâtonnements les chants qu'ils aiment.
Un peu plus tôt (EP 7 et 8, janv. 39, p. 146 et 169), Freinet avait remis en question l'enseignement traditionnel de la musique : Quelle technique, alors, allons-nous préconiser? Mais exactement comme pour les autres acquisitions: l'expression libre et synthétique à la base de toute activité, l'acquisition par des méthodes globales exclusivement, les procédés analytiques n'intervenant que fort tard quand l'élan est donné et qu'on comprend le sens de certaines dissections - acquisitions techniques (notes, mesures, etc.), au cours de ces réakisations vitales, par la collaboration des éducateurs. Dans nos écoles, nous disons : parler, rédiger et lire... Pour la musique, nous dirons de même : chanter d'abord, chanter les chants entendus autour de soi, mais aussi des chants créés sur des modes simples, à la mesure des possibilités enfantines - notation de ces chants, lecture et reproduction des chants notés - initiation familière toute de vie et de création qui débordera bientôt ce cadre étroit pour partir à la conquête de la culture musicale. Mais les moyens d'y parvenir, dira-t-on? Qu'on ne commette pas contre nous cette même erreur dont nous avons été si longtemps victimes. Qu'on ne croie pas que nous sommes contre tout apprentissage, contre toute technique, que nous recommandons simplement de laisser les enfants libres. Nous ne sommes pas, on le sait, pour cette liberté toute négative qui n'est qu'un mot, et dangereux. Mais il y a certainement une autre technique d'apprentissage que celle qui est habituellement employée et dont nous venons de faire le procès. C'est cette technique qu'il nous faut découvrir et préciser, comme nous avons permis la création pratique et effective d'une nouvelle technique pour l'apprentissage de la langue, du calcul, du dessin.
Lemoine (Meuse) insiste sur le besoin de faire chanter aux enfants des chants populaires (EP 11, mars 39, p. 262). Il évoque ses rencontres avec des groupes allemands, dans les années 20. Spontanément et sans s'être concertés, ils pouvaient entonner en chur des chants très divers qu'ils avaient appris à l'école dans leur enfance. Freinet lui confie une nouvelle commission qui réunira les plus belles chansons de folklore, susceptibles d'être chantées à l'école.
La radio
Pagès signale (EP 4, nov. 36, p. 81) que l'émetteur de la Tour Eiffel diffuse en fin d'après-midi (17H10 à 17H40) des émissions scolaires. Il critique l'heure tardive, le style conférence. De plus, cet émetteur ne couvre qu'une partie de la France. Il rédige des propositions (EP 9, fév. 37, p. 195) pour adapter la radio aux nécessités de l'enseignement primaire en refusant l'écoute passive. Plan de séances de 20 à 30 minutes maximum : nouvelles d'actualité expliquées