Du raisonnement séquentiel à la pensée structurée.


Olivier est en troisième. Il a décidé de construire un château avec des créneaux. Il s'acquitte très bien de cette tâche, mais arrivé à la deuxième tour il me fait remarquer qu'il exécute toujours le même travail. J’en profite pour l'aider à préciser son observation et l'amener à un stade supérieur d'organisation de sa pensée et de structuration de son travail.


Habitué à travailler dans le "centre de commande" (une commande ð une action), Olivier réfléchit de manière séquentielle. Il recherche l'action immédiate qui servira à la construction de son dessin. Il n'est pas encore capable d'anticipation, et n'a pas encore réfléchi au fait qu'il devra recommencer deux fois le même travail pour dessiner ses tours, et plusieurs fois pour ses créneaux. Il "collectionne" les commandes pour les recopier dans l'éditeur. Tout naturellement, celui-ci prend l'allure d'une longue liste. Pour l’animateur, il s'agit toujours d'un signe intéressant, témoignant d'une certaine forme de pensée chez l’enfant.

Voici ce que donne l’éditeur d’Olivier à ce stade-ci :

Pour château
rg (commande d'effacement d'écran)
tourga (tour de gauche)
tourdr (tour de droite)
fin

pour tourga
lc(lever le crayon)
ga 90 (tourner à gauche de 90°)
av 150 (avancer de 150 pas)
ga 90
av 94
bc
(baisser le crayon)
re 140 (reculer)
ga 90 av 10 dr 90
av 10
ga 90
av 10
ga 90
av 10
dr 90
av 10
dr 90
av 10
ga 90
av 10
ga 90
av 10
dr 90
av 10
dr 90
av 10
ga 90
av 10
ga 90
av 10
dr 90
av 10
dr 90
av 140
fin

pour tourdr
re 100
ga 90
av 150

Résultat obtenu par Olivier avec la procédure Château

Olivier en est arrivé à ce stade lorsqu'il m'a fait remarquer qu'il recommençait toujours la même chose.

Si vous suivez mentalement ce parcours, vous verrez le château se construire sous vos yeux. Les enfants les plus habitués au Logo font cela sans problème. Ils parviennent même à faire l'économie du "brouillon" à l'écran, en travaillant immédiatement dans l'éditeur. Inutile de dire que ces enfants-là sont déjà à un stade avancé d'abstraction, ou du moins de "visualisation mentale".

Lorsque je demande à Olivier ce qui "revient toujours", il peut me dire que ce sont les créneaux. Il peut me le montrer sur le dessin, mais il est incapable de me le montrer dans le texte de l'éditeur. Pourtant, cette répétition s'y trouve aussi!

Pour l'aider, je lui propose de me dessiner l’emplacement de la tortue chaque fois qu’elle recommence la même chose, puis d’entourer les séquences semblables.

Olivier en sort très bien sur le dessin, mais ne retrouve toujours pas "dans le texte" où se trouvent ces fameuses séquences répétées. Nous oralisons alors ce que fait la tortue pour découvrir la "musique", le "refrain".

La tortue avance, puis tourne à droite, avance puis tourne à droite, avance puis tourne à gauche, avance puis tourne à gauche !

Mais, le problème c’est que dans son dessin, Olivier n’a pas effectué la même démarche ! Olivier répète une autre séquence qu’il découvre finalement !

Nous effectuons alors ce simple changement dans son éditeur : mettre en phrases les parties qui se répètent, afin de mieux voir apparaitre cette répétition.

dr 90 av 10 ga 90 av 10 ga 90 av 10 dr 90 av 10
dr 90 av 10 ga 90 av 10 ga 90 av 10 dr 90 av 10
dr 90 av 10 ga 90 av 10 ga 90 av 10 dr 90 av 10

Les choses deviennent déjà plus claires comme çà. Mais, c’est maintenant que je profite de l’occasion pour introduire une nouvelle commande : REPETE.

Il est bien plus pratique et simple de demander à l’ordinateur :

répète 3 [ dr 90 av 10 ga 90 av 10 ga 90 av 10 dr 90 av 10 ]

Mais, arrêtons-nous ! N’allons pas plus loin avec lui pour le moment. Beaucoup de choses viennent de se passer dans sa tête et il faut lui laisser du temps pour "digérer" tout çà.

Encore juste un petit mot ... Voir la répétition, c’est bien, mais il faudrait y songer avant ! Maintenant, la prochaine fois qu’Olivier verra quelque chose de répété, il devra songer à employer la commande !

Mais, si la réflexion s’arrête momentanément ici pour Olivier, il existe encore d’autres étapes plus pointues pour mettre de l’ordre dans la pensée.

Il serait par exemple beaucoup plus "propre" de créer une procédure spéciale pour dessiner le créneau, et de répéter celle-ci trois fois. Cela donnerait alors quelque chose du genre :

Pour créneau
av 10 dr 90 av 10 dr 90 av 10 ga 90 av 10 ga 90
fin

Pour tour
av 140
répète 3 [ créneau ]
av 10 dr 90 av 10 dr 90
av 140
fin

Il est intéressant de remarquer que cette démarche va vers la compacité, mais aussi qu’elle demande d’avoir la capacité d’anticipation, ce qui est une capacité fondamentale à acquérir dans toute démarche intellectuelle. Cela signifie qu’avant de se mettre au travail, on s’accorde un temps de réflexion pour comparer les différentes démarches possibles, pour faire le choix de la plus économique.

Le chemin de la facilité, du pas à pas, est un chemin long et sans perspective globale. Il nous laisse le nez sur le problème sans autre possibilité réelle que d’effectuer des réajustements au coup par coup.

Le chemin de la réflexion donne la possibilité d’agir loin en amont ou en aval d’un problème.

Le Logo offre réellement cette possibilité de penser un problème dans sa globalité. Les enfants y arrivent généralement bien en sixième, après une démarche progressive qui a débuté vers 4 ans déjà, lorsqu’ils ont commencé à jouer avec la tortue de sol.

Cette faculté de penser un problème, de l’anticiper et de le structurer est un atout majeur pour la suite de leurs études. Mais il faudrait que l’apprentissage de cette démarche intellectuelle soit poursuivi tout au long de leurs études.


© Yves De Saedeleer Mai 1998
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