ART ABSTRAIT


Caroline et Virginie sont en 4e année. Elles ont choisi un projet abstrait : un ensemble de formes colorées formant une sorte de vitrail.
Je les suspecte fort d’avoir cru que ce type de projet très libre serait facile à réaliser. Les angles semblent laisser toute la liberté voulue, les côtés semblent pouvoir être de longueur quelconque ! Et pourtant …
Les voilà donc en train de construire leurs formes pas à pas. Le projet avance tant bien que mal, à coup de gomme et de corrections. En fait, il n’est vraiment pas facile de refermer une forme quelconque. Les directions et les longueurs se font au juger, avec pas mal d’approximation. Passe encore …
Mais voilà que soudain surgit l’erreur tant redoutée. La tortue « se trompe » et barre le chef d’œuvre d’une ligne indésirable. Les enfants m’appellent à la rescousse et je leur rappelle que s’ils ont noté toutes les commandes dans l’éditeur, ce problème ne portera pas beaucoup à conséquence. Mais, hélas … Caroline et Virginie n’ont rien noté dans l’éditeur ! Emportées par leur enthousiasme, elles ont juste pris quelques notes incomplètes dans leur cahier.
Il n’y a qu’une solution à laquelle il va falloir se résoudre, la mort dans l’âme : détruire le dessin et le recommencer. Le choc est rude et Caroline et Virginie sont découragées; elles veulent abandonner !
Hélas, je ne leur en laisse pas le choix; sauf motif exceptionnel, un projet commencé doit être terminé. Par contre, ce qui me semble très important, je leur propose d’analyser ce qui s’est passé et de bien cerner les différents problèmes :
Était-il possible de calculer les angles et les longueurs des formes avec certitude ?
La prise de note était déficiente et ne permettait pas de reconstituer le dessin.
L’éditeur était vide. Il aurait dû être construit petit à petit.
Le procédé employé est lourd et compliqué. Elles pourraient employer un autre système que je me propose de leur expliquer.
C’est ainsi qu’en Logo je profite du dynamisme ou des chocs vécus par les enfants pour rebondir vers du nouveau, toujours adapté aux circonstances et aux besoins.

Je leur propose un moyen différent de réaliser leur mosaïque. Ce système est un peu compliqué, mais je suis certain qu’elles sont capables de le comprendre, si elles acceptent d’investir l’attention et l’énergie nécessaires …
Il serait tellement plus facile de composer le dessin en indiquant à la tortue les points où elle doit se rendre, sans devoir se soucier des longueurs ou des directions.
Je leur explique alors le système de coordonnées d’un point. Il s’agit en Logo des coordonnées cartésiennes, avec le point zéro, zéro au milieu de l‘écran. Ce sujet serait plus réservé à des élèves d’humanité qu’à une quatrième primaire. Pourtant je sais que Caroline et Virginie arriveront à le maîtriser, parce que le besoin est là et que leur motivation est forte.
… Une petite histoire de facteur qui doit aller livrer son courrier dans le bon building, au bon étage, et le tour est quasiment joué. Elles comprennent qu’un point de l’écran peut être désigné par son adresse qui commence toujours par le numéro du building, suivi du numéro de l’étage.
Après cela, Caroline et Virginie commencent à repérer les points qu’elles désirent pour composer leur dessin, puis à les identifier à l’aide de Post it collés sur l’écran. Il « suffit » ensuite d’aller d’un point à l’autre pour tracer les lignes.
Cet exemple montre bien que les problèmes rencontrés au cours des apprentissages peuvent servir de reflet de la pensée. Si ces difficultés sont « positivées« , elles permettent de construire sa pensée et servent de tremplin pour progresser. C’est ce regard-là que nous devons apprendre à l’enfant. Nous devons lui donner l’habitude d’un certain recul par rapport à la tâche qu’il exécute, l’habitude d’observer ses propres manières de fonctionner. C’est ce que Piaget désignait par le terme d’épistémologie génétique.
Lorsque il ne se trompe pas, l’enfant fonctionne ! J’ai l’habitude de leur dire qu’il est nécessaire de se tromper … C’est précisément à ces moments-là que l’esprit est interpellé par ce qui se passe. C’est aussi la raison pour laquelle il est important de corriger les travaux des élèves le plus rapidement possible. En la matière, l’ordinateur, avec sa réponse instantanée, renvoie à l’enfant une image efficace et immédiatement utilisable.

© Yves De Saedeleer Octobre 1998
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