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La pédagogie Freinet et les pédagogies actives


L'observation à l'école Decroly

1. Placer l'observation comme priorité dans l'apprentissage est un choix idéologique.

" N'étant pas préparés à observer avec netteté et précision, comment pourrions-nous avoir des idées adéquates, des appréciations justes, des jugements exacts sur les objets, sur les rapports des objets et, à plus forte raison, sur des sujets plus complexes, ceux qui appartiennent à la vie des individus et des sociétés, et sur leurs relations ? "

Dès 1904, Decroly pose clairement le cadre dans lequel il entend placer la pédagogie qu'il est en train d'expérimenter avec les enfants de l'Institut. Un siècle plus tard, la question de la démocratisation de l'enseignement n'est toujours pas résolue même si les chiffres permettent d'y croire et si les pratiques pédagogiques ont indéniablement évolué.
Aujourd'hui plus que jamais, observer en classe, c'est confronter des manières de voir, c'est construire une connaissance collective, c'est dépasser la réalité première de l'objet observé, et donc prendre une distance par rapport à l'objet investi, c'est être acteur mais pas tout-puissant puisque, petit à petit, c'est à travers le groupe que se forge un système de référence propre.

Le fait de partir de l'observation s'ancre nécessairement dans la matière et disqualifie par là-même les thèses spiritualisantes qui ont tendance à fleurir aujourd'hui.
Notre choix de traiter la réalité brute dans sa matérialité chaotique est conscient :
- observer n'équivaut pas à regarder une image dans un manuel : dans le premier cas, on peut mettre en éveil tous ses sens, dans le second, on est dépendant du regard d'un autre, de plusieurs autres : le photographe, le concepteur de programmes, le rédacteur du manuel,…
- mesurer n'équivaut pas à calculer : dans un cas, on fait appel à tout son bon sens, alimenté de l'ensemble de ses connaissances, dans l'autre, on applique une technique apprise, pas toujours comprise
- associer n'équivaut pas à étudier : l'un est capacité de mobilisation, l'autre capacité de reproduction.
- rédiger un compte rendu n'équivaut pas à écrire une rédaction, le premier ancre le cognitif dans des expériences vécues collectivement, le second est occasion d'exercice de style, éventuellement d'imagination.
Notre objectif est donc de former un citoyen qui aura édifié au jour le jour, heure après heure, sa place dans la société. Parce qu'il aura utilisé tout ce dont il dispose, exercé son bon sens, son jugement critique face à chacune des situations qui se présentaient devant lui.

Observer impose aussi d'utiliser toutes les ressources dont nous disposons :
- les cinq sens, qui nous apportent une foule d'informations qu'il faut parfois remettre en cause car l'image mentale automatiquement liée à l'expérience sensorielle n'est pas toujours pertinente (des expériences simples sur chaleur et température sont des occasions rêvées d'en prendre conscience)
- le corps et notre sens kinésique pour procéder à toutes les manipulations, à toutes les comparaisons possibles et même inimaginables
- les capacités manuelles et techniques, pour dessiner, reproduire un engin en maquette,…
- les aptitudes à pouvoir apprendre dans un groupe (écouter les autres, attendre son tour pour parler,…)
Former un enfant puis un jeune en menant de front, sans hiérarchie avérée, toutes ces facultés est un choix lourd dans les implications idéologiques qu'il sous-tend.
Bref, un siècle après Decroly, et même si nous n'arrivons pas toujours au résultat que nous espérons, chaque jour, dans chaque acte, nous essayons de minimiser la part de l'enseignement - reproduction (pour reprendre un concept aujourd'hui célèbre) pour permettre qu'advienne un homme ou une femme libre et responsable.

2. Observer, associer, exprimer

Une fois acquise l'idée du choix de l'observation comme premier mode d'appréhension du monde, reste à examiner ce qui en découle. Mettre l'enfant ou l'adolescent en contact direct avec les objets, les faits ou les êtres vivants engage de manière simultanée une activité sensorielle multiple.
Ainsi, les notions de sucré, de salé, d'amer, de doux, de rugueux sont installées par des moments actifs où circulent des ingrédients, des fruits, des boissons, où les caractéristiques scientifiques sont introduites et où le cours de sciences devient interactif. Le plus souvent, il s'agit de faire collaborer plusieurs sens pour aboutir à une conceptualisation fine.
À tout âge, commencer par observer est un puissant moteur d'intérêt : l'élève est directement partie prenante de l'intégration du savoir, il peut être surpris, intrigué, mis en contact avec des questions contradictoires qu'il faudra élucider plus tard. Il perçoit dès le plus jeune âge, la complexité du réel et aiguisera de cette manière son esprit critique.
À ce stade, le mécanisme mis en jeu consiste à intérioriser le monde extérieur : le réel est donné à voir, à sentir, à entendre, à gouter, à toucher et l'enfant élabore une image mentale qui va s'intégrer à d'autres acquis et s'y associer.

Voilà lâché le deuxième grand mot decrolyen : " associer, association ".

Associer, donc… Il s'agit essentiellement de l'opération mentale qui s'opère quand l'observation a permis le trajet de l'extérieur (objet) vers l'intérieur (la représentation qui en est faite). Dans la pratique pédagogique, c'est surtout comparer ce qu'on observe hic et nunc avec ce qu'on a déjà observé. Associer le réel qui est sous nos yeux avec le souvenir d'une autre expérience. C'est le moment du " c'est comme… " : " c'est comme ce qu'on a vu la semaine dernière ou c'est comme quand je vais chez ma grand-mère. Mais c'est aussi l'occasion d'aller plus loin : s'interroger sur ce qui se passe ailleurs ou à d'autres époques pour le phénomène observé. Et l'on voit bien, par l'exemple qui suit comment s'opère le passage de la faculté associative au cours appelé " association ". Ainsi, un travail sur le pain a-t-il amené une classe à s'interroger sur l'histoire des croissants jusqu'à en faire sa pièce de théâtre, la même occasion peut aboutir à l'étude des endroits où poussent le froment, le blé, le seigle… à se demander qui se nourrit de cette manière. Vous voyez clairement qu'une fois qu'on est lancé dans le domaine de l'association, le recours au document écrit, l'éloignement de l'expérience sensorielle immédiate prennent le dessus. C'est pourquoi l'interaction avec l'expression, troisième terme sur l'axe decrolyen est constante.

Nous étions, jusqu'ici, dans un trajet extérieur/intérieur.
On peut dire qu'avec l'expression, le sens s'inverse. Verbaliser les sensations et les souvenirs, c'est aller de l'intérieur vers l'extérieur, réalisant ainsi la fameuse triade decrolyenne :

observer/associer/exprimer.

Mais il faut rester conscient que si cette séquence pédagogique se passe effectivement dans cet ordre-là, l'intégration de concepts nouveaux associés à des acquis anciens passe déjà par la verbalisation et donc par l'expression. Aussi, peut-on transformer l'ordre de la traditionnelle triade en " observer/exprimer/associer ".
De plus, s'il est vrai qu'il y a souvent succession dans le temps, il est encore plus vrai que les trois opérations sont indissociables : la perception débouche sur la représentation qui débouche sur la comparaison qui débouche sur le commentaire qui débouche sur d'autres observations… et cela pourrait devenir sans fin.
De plus, les aspects affectifs ne peuvent être négligés : les enfants réagissent à l'observation non seulement en fonction de leurs perceptions passées, mais aussi (et surtout) en fonction de leur vécu émotionnel ; et là, le rôle de l'expression est fondamental. L'expérience laisse des traces agréables ou désagréables qui doivent pouvoir être entendues. C'est ainsi qu'au moment opportun, il faut rassembler, synthétiser, conclure pour passer du particulier du général en mettant du recul entre soi et l'objet d'observation.
C'est pourquoi, on peut dire que " observer, ça s'apprend ". Et c'est donc bien une technique pédagogique.

3. Observer est une technique pédagogique

Prenons un exemple d'observation telle qu'elle s'est présentée en 5ème année de l'école primaire, il y a deux mois : la dissection de l'œil de bœuf ou de porc.
L'œil de bœuf est facile à manipuler, la dissection peut donc être faite par de jeunes élèves eux-mêmes. Une observation de l'œil entier, puis des différentes parties permet de retrouver simplement les différentes fonctions de l'œil, tant du point de vue biologique que du point de vue physique (optique). On dessinera l'œil avant dissection, puis les différentes parties qu'on aura identifiées après, en les complétant de la légende adéquate.
Cette observation a débouché sur de nombreuses exploitations : l'étude de la vision, les comparaisons avec les organes de la vue d'autres animaux et de l'homme, sous formes d'exposés préparés en petits groupes, l'étude des propriétés optiques des lentilles convergentes par des expériences avec des appareils amenés par les enfants et même quelques engins construits en classe. La réfraction de la lumière par une telle lentille permettra d'abord des expérimentations simples : on recherchera l'image réelle d'une flamme, on établira un graphique de la distance image-lentille en fonction de la distance objet-lentille et on pourra ainsi observer une branche d'hyperbole. Chacune de ces manipulations apparait séparément dans des manuels de biologie, de physique ou, plus rarement de mathématique, mais l'important réside dans leur enchainement, le sens de cet enchainement étant important.
Une année précédente, une classe de 4ème avait comparé le volume d'un œil de veau avec celui d'un œil de bœuf, pour savoir si l'œil grandissait en même temps que le corps entier.
Cette technique pédagogique réserve souvent des surprises et demande souplesse et réflexion : Observer une expérience n'amène pas toujours exactement les résultats attendus (par les enfants ou même par l'enseignant) et il faut donc souvent se remettre en cause ou, au moins, se poser des questions. Observer avec un spécialiste, comme nous le faisons souvent en excursion, ne produit pas les mêmes informations qu'observer en groupe-classe ; les nombreuses sorties que nous organisons permettent l'apport de ce souffle extérieur, de ce regard nouveau qu'il nous appartient de réintroduire dans le groupe.
Observer demande à l'enseignant de suivre la démarche de l'élève, d'utiliser les divergences entre élèves pour favoriser les démarches de recherche ; l'équilibre est toujours à chercher entre une fermeture rassurante mais sclérosante et l'ouverture créatrice mais risquant d'être hasardeuse.
Observer impose de s'assurer que tout le monde a finalement bien vu l'élément sur lequel se poursuivra la démarche (d'où l'importance des reformulations, à tout âge).
Enfin, aujourd'hui plus que jamais, il nous semble important cependant de préciser que les compétences (et observer en est bien une) ne s'exercent pas sur n'importe quel savoir : non seulement les enfant ont envie d' " apprendre " comme ils disent, c'est-à-dire de découvrir de nouveaux contenus, mais il est de la responsabilité de l'école de permettre l'insertion des enfants et des jeunes dans une culture sociale commune. Cela tombe bien ! Les enfants se posent toujours les mêmes questions qui correspondent à des notions de base que l'on retrouve dans les quatre centres d'intérêt decrolyens : se nourrir, se défendre, se protéger et travailler.
Ainsi donc, sur le fil de l'équilibriste, l'observation ne devrait jamais être un prétexte à faire passer l'amère pilule d'un point ardu du programme mais ne sera pas non plus une compétence qui s'exerce sur une succession de sujets pris au hasard. À l'enseignant de jongler avec attention (car il observe lui-même !) avec les apports les plus divers des enfants ou des jeunes pour les activer comme objets d'apprentissage : un plan d'observation, qu'il soit explicite ou non, est une représentation d'une réalité scientifique, c'est-à-dire une opération pleine de risques car elle sélectionne et détermine ce dont il sera tenu compte dans la suite.
Observer, c'est choisir, consciemment ou non (mais il vaut mieux que ce le soit !), choisir des axes de représentation qui soient à la fois ceux des enfants et ceux communément partagés comme ceux de la science.

4. On observe dans toutes les activités

Il devient clair que si l'observation est bien une activité et une technique pédagogique, elle est aussi une des principales compétences à exercer dès le plus jeune âge et dans tous les domaines. Il va de soi qu'on observe un paysage, qu'on observe un tableau. Mais on peut aussi, sans distordre l'activité, dire qu'on observe un texte. Je ne reviendrai pas sur l'axe Observer /Associer / Exprimer, sinon pour dire qu'il remplace pour Decroly l'axe traditionnel lire / écrire / calculer. Ce remplacement n'est pas sans conséquence sur la lecture : le but de la 1ère année n'est pas d'apprendre à lire pour savoir lire, mais d'apprendre à lire et à écrire pour garder des traces de ce qu'on a observé. C'est ainsi, bien sûr, que naissent les phrases affichées aux murs de la classe et constituant un capital pour l'apprentissage de la lecture par la méthode idéo-visuelle. Quel rapport avec l'observation ?
On peut lire dans les classes des phrases comme " Le papa de Caroline a bêché le jardin " ou comme " La voiture est tombée en panne " ou encore comme " Le chat s'est cassé la patte " ou enfin " On a ouvert un gros paquet ". Ces phrases sont d'abord connues par cœur, mais elles sont bien observées tous les jours : " Qui peut venir montrer la phrase où on explique pourquoi Hélène est arrivée en retard ? " " Qui peut venir montrer la phrase où on raconte que Tom a apporté une balance ? " Petit à petit, les enfants retrouvent des mots ou des sons qui se répètent. Dans les exemples évoqués, c'est le phonème " pa " qui va émerger. Et c'est ainsi que l'acquisition de la lecture s'ancrera solidement dans l'observation des phrases, dans la comparaison de ces phrases entre elles, puis dans le découpage en mots, en sons en lettres.
Il en va de même, un peu plus tard pour toute la morphologie : on observe que chaque fois qu'il y a plusieurs objets, on ajoute un " s " qu'on n'entend pas. Cela aboutit, dans les classes à de véritables collections qui rassemblent les observations concernant les accords ou la conjugaison. De grandes feuilles sont accrochées un peu partout aux murs des classes, elles sont très vivantes car on y ajoute les observations au jour le jour, jusqu'au moment où les enfants sont mûrs pour qu'on introduise la règle qu'ils formuleront avec leurs mots et tenteront désormais d'appliquer.
Ainsi donc la compétence d'observation s'exerce à tous niveaux, dans tous les domaines ; il est cependant indéniable que ce primat donne une place de choix aux sciences, tout au long de la scolarité à l'École Decroly.
Les expériences sensori-motrices, les comparaisons, les classements,… qui se déroulent chaque jour dès l'école maternelle permettront, nous le croyons, un passage à l'abstraction plus stable, construit sur des bases plus solides (tant pour les notions mathématiques que pour l'apprentissage de la lecture, par exemple). Ainsi s'élaboreront peu à peu divers outils scientifiques fondamentaux : les graphiques, les notions d'ensemble,… Ainsi s'ancrera la conviction qu'un classement n'est pas souvent une histoire de discontinuité et que les critères suivant lesquels on les opère peuvent amener bien des surprises.
La place de l'observation, le fait que la formulation utilisée corresponde pleinement au niveau de langue des enfants, l'usage des mesures naturelles pendant plusieurs années amèneront le jeune à un rapport particulier au formalisme. Jusque dans le dernier degré de l'école secondaire, priorité sera donnée à une compréhension d'abord non formelle et à une démarche inductive sur le raisonnement déductif (ce qui n'empêche pas certains de nos étudiants de réussir sans problème une licence en mathématique ou en philosophie !).
L'observation est complémentaire de la méthode expérimentale, paradigme de la science s'il en est ! Il n'y a pas de système linéaire observation - hypothèse - validation mais ce qui compte, c'est bien le processus d'objectivation qu'opère le groupe dans une situation complexe. Même s'il faut être bien conscient que dans un chemin d'observation, tout est choix, il est clair que ces choix ne doivent pas toujours être déterminés d'avance : il est tellement passionnant de voir la route que prend une classe devant un objet que l'on croyait univoque, voire éculé !
Si on pouvait résumer en un mot, et pour répondre ainsi à une question qui nous est souvent posée, l'école ne suscite sans doute pas plus de vocations scientifiques que d'autres types d'enseignement. C'est plutôt dans l'approche de la science que diffèrent ceux qui en sont passionnés…

Marcelle CLARINVAL
en collaboration avec
Françoise GUILLAUME

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