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La pédagogie Freinet et les pédagogies actives


Ringarde, la pédagogie Freinet ?

Je voudrais aborder la problématique qui nous réunit aujourd'hui par trois angles différents : l'historique, l'idéologique et le pratique. Aucun de ces angles d'attaque n'est suffisant à lui seul. À eux trois cependant, ils nous permettront, du moins je l'espère, de voir plus clair.

1. L'historique

Quand je parle d'historique, je veux évidemment faire référence au fondateur, au père, c'est-à-dire Célestin Freinet lui-même. Je suis conscient que parler d'un pédagogue né au XIXe siècle et mort en 1966 pourrait paraitre aux yeux de certains comme passéiste si pas ringard. Mais comme Jean-Paul II parle bien, lui, de quelqu'un mort en 33 et dont les idées, généreuses en soi, ne sont guère encore passées dans la pratique, je n'ai plus aucun scrupule.

Ringarde, dépassée, la pédagogie Freinet ?
Oui, autant que, en vrac et dans le désordre, le pain complet, l'agriculture biologique, mai 68, Lao-Tseu, la déclaration universelle des droits de l'homme, Bouddha, et j'en passe…
Les idées nouvelles mettent du temps à s'installer. Le temps ne fait rien à l'affaire. Leur validité ne dépend pas de leur âge. " Si la pédagogie Freinet est dépassée, disait Michel Barré, militant de la première heure et compagnon de Freinet, eh bien tant mieux ! Qu'on nous le démontre, d'abord ! Qu'on aille plus loin, ensuite. " *
Freinet ne demandait et ne demanderait pas mieux.
Mais pour pouvoir juger de la modernité de la pédagogie Freinet, il est évidemment nécessaire de se référer à une image actuelle de celle-ci et non à une icône construite durant les décennies précédentes et inévitablement fixée. Je veux dire par là qu'il faut voir ce que font les instituteurs Freinet d'aujourd'hui et non pas en être resté au temps de l'imprimerie scolaire pour ne prendre que ce secteur en considération. Les instituteurs qui ont côtoyé le mouvement Freinet au Congrès de Rennes en aout 2000 ne me démentiront pas : la pédagogie Freinet est et reste une pédagogie de la recherche, ancrée dans les réalités d'aujourd'hui, ouverte et dynamique, moderne.
En 1988, lors de la célébration du cinquantième anniversaire du mouvement Freinet belge francophone Éducation populaire, le thème retenu a été : Permanence des principes, évolution des techniques. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : les principes de base auxquels la pédagogie Freinet se réfère, les valeurs qu'elle défend sont les mêmes aujourd'hui qu'en 1930. Ce n'est pas du passéisme, cela s'appelle de la constance. Ces principes et valeurs ont toujours, autant qu'avant, besoin de s'incarner dans des pratiques. Il était tout autant subversif il y a 80 ans qu'aujourd'hui de donner la parole aux enfants, de les engager à s'exprimer, de les aider à créer des lois à l'intérieur de la classe ou de valoriser leurs productions écrites, picturales et autres. Les moyens, cependant, ont considérablement changé : le traitement de texte a remplacé le plomb, l'imprimante la presse, le fax et l'internet ont pris la place du courrier postal, le journal parait sur la toile plutôt que sur papier mais ce sont les mêmes choix qui sont à la base de l'emploi de ces nouvelles technologies.
Dans le bouillonnement d'idées du début du XXe qui a vu s'exprimer tant de pédagogues (Decroly, Montessori, Claparède, Ferrière et autres) et dans le grand espoir d'une société nouvelle qui a suivi la grande guerre, Freinet fait figure de rebelle plus que les autres probablement parce que d'une part, il est simple petit instituteur, paysan de surcroit et que d'autre part, il a des idées politiques. Face à ces grands messieurs ou dames de l'éducation nouvelle de l'époque, qu'il stigmatise parfois, il doit aussi s'affirmer, trouver une brèche, bref se distinguer, non pas au sens péjoratif du terme, mais pour mieux préciser sa pensée. C'est ce qui justifiera qu'il préfèrera parler à propos des idées qu'il défend d'école moderne plutôt que d'école nouvelle parce que, dit-il, " nous insistons beaucoup moins sur l'aspect nouveautés que sur celui d'adaptation aux nécessités de notre siècle " ou encore " Nous éliminons volontiers de notre pédagogie le mot de nouvelle ; nous préférons le qualificatif de moderne, ou de modernisation qui montre le souci constant des réformateurs à travers les siècles d'adapter leurs techniques aux nécessités et aux possibilités de l'époque. "
Dès 1928, il est critique par rapport aux expressions école active et méthodes actives où " le rôle de l'enfant agissant [y apparait] comme un dogme pouvant justifier toutes les idéologies y compris les plus réactionnaires ".
Et effectivement, tout au long de l'histoire de quatre-vingts ans du mouvement Freinet, on a très peu vu les termes méthodes actives et éducation nouvelle dans les nombreux écrits qui lui furent consacrés. S'agit-il seulement d'une tentative de Freinet de se singulariser par rapport aux autres mouvements pédagogiques ? Je ne le crois pas. Nous-mêmes, à Éducation populaire, nous avons eu longtemps comme sous-titre à notre périodique école moderne belge.

2. L'idéologique

J'ai préféré le terme idéologique au terme politique parce que ce dernier est malheureusement chargé de sens trop négatifs. S'il m'échappe, vous voudrez donc bien lui mettre une majuscule virtuelle qui rappellera que je l'emploie dans le sens noble du terme. Il a été souvent reproché à Freinet d'associer pédagogie et politique. " Il est vrai… que nous sommes antifascistes, que nous sommes front populaire, que nous soutenons l'Espagne républicaine luttant désespérément contre le fascisme franquiste et international, que nous sommes pour la République contre les partisans d'un régime totalitaire et fort, que nous vantons l'U.R.S.S. à l'occasion et maudissons l'Allemagne hitlérienne et l'Italie mussolinienne. Mais nous ne faisons en cela que nous défendre et défendre notre coopérative et nos possibilités de travail progressiste. " écrit-il en 1938.
Freinet fait donc la relation entre le climat politique de son époque et les possibilités laissées aux enseignants qui se réclament de sa pédagogie de travailler sereinement, ce qui confirme l'importance qu'il accordait au rassemblement des enseignants dans un grand mouvement pédagogique.
Mais bien entendu, il fera toujours la liaison entre les techniques qu'il promeut et la vie sociale en général. Autrement dit, les valeurs mises en avant dans une classe coopérative Freinet sont celles qui sont souhaitées dans la vie adulte. Je dis souvent que je n'ai pas travaillé comme je l'ai fait avec les enfants parce que c'était des enfants. Si les circonstances de la vie m'avaient amené à travailler avec des adultes, j'aurais employé les mêmes techniques (le journal, la correspondance, l'expression libre, le conseil, etc.). D'ailleurs, j'en ai fait encore l'expérience récemment dans un groupe d'adultes.
L'enseignant qui utilise la pédagogie Freinet ne suit donc pas une " mode " mais fait véritablement un choix. Un choix pédagogique autant qu'idéologique. Ce qu'il propose aux enfants de sa classe, il devrait être en mesure de le proposer aux adultes de son quartier. Je veux dire par là que son choix est politique c'est-à-dire que les techniques, les méthodes employées sont applicables mutatis mutandis à la société en général.
Certes les valeurs qu'il met en avant pour justifier ses pratiques sont toujours aussi en porte à faux aujourd'hui qu'en 1930 : la coopération plutôt que la compétition, la solidarité plutôt que l'individualisme, l'autonomie plutôt que la massification et il devra parfois lutter pour en montrer la validité face à un monde qui a d'autres priorités.
Cette référence à une conception politique du fonctionnement de la société a souvent fait grincer des dents non seulement à nos adversaires mais aussi à des enseignants intéressés par notre travail et qui, découvrant petit à petit cette relation, en étaient gênés aux entournures. Effectivement, on la retrouve peu ou pas dans les autres courants pédagogiques.
Personnellement, je crois qu'un enseignant ne peut pas élever des coccinelles en classe en se contentant de les trouver jolies, de les faire dessiner et sans faire la relation avec les problèmes d'environnement, de gestion de l'agriculture, etc.
Utiliser la pédagogie Freinet pour un enseignant, ce n'est pas non plus se mettre à la remorque d'un groupe, voire d'une chapelle. C'est entrer dans un mouvement d'éducateurs où les mêmes techniques (le journal, la correspondance, le conseil, l'expression libre, entre autres) sont mises en pratique à son niveau. C'est le seul moyen de s'en sortir d'ailleurs. Seul, il ne peut pas grand-chose, avec d'autres, il peut déjà plus.
C'est pour cette raison que je supporte pas les enseignants qui affirment faire de la pédagogie Freinet depuis de nombreuses années, alors qu'on ne les a jamais vus dans les assemblées du mouvement Freinet apporter humblement leur pierre à un travail coopératif. Mais je supporte encore moins ceux qui disent "faire de la pédagogie Freinet sans le savoir ". À ceux-là, je dis qu'il vaut mieux le savoir. Il vaut mieux en effet savoir qu'on n'est pas tout seul et que toutes ces techniques qu'on emploie sont le fruit d'un travail d'échanges incessants entre enseignants depuis 80 ans !

3. Le pratique

À ce stade, pratiquement, je serais donc partisan de plus en plus que nous ayons l'occasion de nous rencontrer (les decrolyens, les " éducation nouvelle ", les frénétiques) comme nous l'avons fait aujourd'hui non pas pour nous auto-encenser ni pour célébrer une quelconque unité de vue ou d'action du genre : " Ce qui importe, c'est que les enfants soient heureux ", ce qui est un peu court mais pour confronter nos pratiques et surtout ce qui les sous-tend, leurs motivations.
Chaque courant a certainement quelque chose à apporter à l'autre sans que personne n'y perde son identité ni sa spécificité. Cela ne veut pas dire que nous souhaitions voir naitre des classes melting pot où l'enseignant et les élèves font tout et n'importe quoi, poussés par je ne sais quelle mode de frénésie de " nouveauté " ou de " modernité ". Chaque pédagogie a en effet un souci de cohérence qu'elle doit sauvegarder, même si des pratiques communes la font ressembler parfois - mais de loin seulement - à ses voisines.
C'est pour cette raison que je plaide également pour une prise de conscience plus grande des enseignants vis-à-vis des techniques, des méthodes qu'ils emploient, de la pédagogie qu'ils défendent. L'important, c'est certainement de savoir pourquoi l'on pratique de telle ou telle manière dans la classe et d'être en mesure d'étayer cette pratique à la fois du point de vue pédagogique et du point de vue politique.
Ne pas pouvoir le faire du point de vue politique est déjà une attitude… politique.

Henry LANDROIT

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