Vers une écologie de la communication internationale

Tout le monde aime la nature et les bébêtes...

Assez peu de gens contestent la nécessité de protéger l'Amazonie de la déforestation à outrance, de limiter la prolifération en Méditerranée de cette algue tueuse, la caulerpa, qui étouffe les herbiers de posidonies, d'éviter la disparition de diverses espèces animales ou végétales... Mais on ne sait pas toujours comment faire. Au nom de l'économie et du réalisme, ou parfois simplement par impuissance à enrayer les phénomènes, bien peu de solutions sont vraiment mises en oeuvre...

...Mais on manque souvent d'imagination ou de confiance pour inventer des solutions

On reconnait l'usage intensif de l'automobile en ville soit comme un mal nécessaire, (pour les moins radicaux), soit comme une aberration. Et si demain quelqu'un inventait un véhicule non polluant, fonctionnant avec très peu d'énergie, il est tout à fait possible que le consommateur moyen serait d'autant plus incrédule que peut-être les lobbys pétroliers feraient tout pour cacher, dévaloriser, ou saboter l'invention...

Aimons-nous la diversité des cultures autant que les pandas?

Mais curieusement, en ce qui concerne les questions linguistiques, énormément de gens (par ailleurs assez critiques, voire contestataires), nient que la communication internationale telle qu'elle est actuellement puisse poser problème. Certains enseignants, pourtant "militants", sont hélas de ceux-là.


Pourtant, comment ne pas se sentir interpelé, quand on est témoin de situations dans lesquelles il apparait que la méconnaissance mutuelle des langues entre peuples voisins est presque absolue?

Quelques anecdotes vécues

Ainsi cet Italien qui essayait laborieusement de régler en anglais ses problèmes de bouteille de gaz au camping de Paris...
A la Puerta del Sol, une Espagnole, qui entendant quelqu'un parler français, s'adressa illico aux touristes... en anglais (!!!) sans se demander auparavant si lesdits touristes savaient ou non l'espagnol).
Ces charmants stoppeurs Tchèques véhiculés par un Français à travers l'Allemagne, et qui pour commander leurs casse-croûte, étaient bien embarrassés de savoir ce que signifiait en allemand: "Mit oder ohne Senf" (avec ou sans moutarde...).
Avec un peu de curiosité, il n'est pas rare d'entendre de nombreuses histoires de ce type, aussi pittoresques que désolantes ...
Bien sûr, on ne peut exiger de chacun qu'il connaisse toutes les langues, mais on a trop souvent l'impression qu'en Europe une rencontre avec ses voisins passe par la langue des "maîtres" du monde.

Une vague puissante assez peu contestée...

Depuis cinq décennies l'anglais a déferlé sur le monde entier. Sa connaissance (même médiocre) est incontournable dans bon nombre de professions ou de situations. C'est un fait. Personne ne le nie, pas même nous. On peut considérer cela comme une bonne chose, si l'on est aveugle au point de ne pas voir à qui cela profite: la maitrise satisfaisante de cette langue est (et probablement pour très longtemps encore) réservée à une petite partie des populations du monde: les classes les plus favorisées (culturellement ou socialement). Et de toutes façon, ce n'est qu'au prix de longues heures d'apprentissage: environ sept ans pour le Français, pour une connaissance qui reste malgré tout imparfaite.

...aux conséquences trop mésestimées.

Dans le domaine économique et culturel, le prestige de l'anglais, qu'on ne peut nier, rapporte une manne injustifiable aux pays anglophones (principalement aux USA): disques, films, etc... Sans parler de l'industrie des séjours linguistiques, une des principales ressources de la côte sud de l'Angleterre...
On pouvait croire qu'avec la réalisation de l'Europe économique, puis politique, les choses évolueraient vers plus de diversité. Bien que tout ne soit pas joué, il reste le risque que l'anglais, déjà bien implanté dans bon nombre de secteurs: affaires, science, etc... continue sa progression comme langue véhiculaire en Europe.
Certains s'en réjouissent, d'autres s'y résignent. Mais le nombre de ceux qui prennent conscience de ce risque, et qui le refusent, ne cesse de grandir. Nous sommes de ceux-là. Il est à notre avis extrêmement naïf ou malhonnête de croire que cela ne se fasse pas au détriment des autres langues et cultures.
Il y a une alternative au "tout anglais": un multilinguisme raisonné, comprenant le développement de l'espéranto comme tronc commun de départ pour tous. Sinon, qui apprendra le grec? L'italien? Le tchèque..le polonais...? Quel sera le poids des Latins en Europe? Ce ne sont pas des questions anodines!

Il n'y a pire sourd...

Nous connaissons bien les préventions de certains à propos de cette langue construite. Si quelques-unes des objections qui lui sont faites peuvent être discutées (un espéranto généralisé ne présenterait-il pas certains des inconvénients que présente maintenant l'anglais?), la grande majorité des critiques émises par les sceptiques sont de l'ordre de la représentation mentale. Le grand nombre de qualités de cette langue est méconnu, simplement... par ignorance. C'est l'histoire du gosse qui dit: "La langouste c'est pas bon", alors qu'il n'en a jamais goûté.... D'ailleurs chacun a le droit de ne pas aimer la langouste, de préférer les rillettes ou les radis... mais encore faut-il avoir pu comparer!
Cependant cela commence à changer. On ne peut pas empêcher indéfiniment la progression des idées nouvelles, généreuses et efficaces. L'espéranto fait partie de celles-là, et ces dernières années il y a eu plus que des frémissements.

Ce serait ridicule de vouloir empêcher les enfants d'apprendre l'anglais

En dix ans de pratique de l'espéranto, pendant lesquels j'ai cotoyé de nombreux espérantophones, je n'ai pas le souvenir d'en avoir rencontré qui désiraient "empêcher" quiconque d'apprendre l'anglais. On est là encore dans le domaine du fantasme. "Qui n'est pas complètement, inconditionnellement avec moi est contre moi", dit le fou ou le tyran... A-t-on le droit de réagir de cette façon primaire dans le corps enseignant ?

Ce que demandent les partisans de l'espéranto, c'est de cesser d'imprégner nos enfants dès leur plus jeune âge de l'idée que "hors de l'anglais point de salut".
Même si cela correspond plus ou moins à la réalité ici et aujourd'hui, doit-on pour autant en faire un idéal pour l'avenir? Et puis ne risque-t-on pas de glisser trop vite de cela vers: "Hors de la culture des pays qui parlent anglais, point de vérité, point de culture?"
Leur asséner l'anglais de plus en plus jeunes est-il la garantie qu'ils le maitriseront mieux plus tard? Voire... (fait-on grandir les poireaux plus vite en leur tirant sur les feuilles?)


En tous cas, le Ministère de l'Education Nationale français a insisté pour que l'éventail de langues offerts au primaire ne se limite pas à l'anglais. Qu'en est-il dans nos classes?

Et un linguiste célèbre Claude Hagège , (aux compétences largement reconnues), fait un vibrant plaidoyer pour ne pas introduire du tout l'anglais avant le collège. Pour l'argumentation détaillée, voir le chapitre IX de son ouvrage "L'enfant aux deux langues"... dans lequel il envisage même l'introduction de l'espéranto à l'école primaire!

(Quant à Umberto Eco, réticent au début, ses prises de positions se font de plus en plus favorables à cette alternative.)


Une évolution en souplesse est possible et cohérente avec les idéaux de notre pédagogie

Pour revenir à une métaphore "énergétique", bien que beaucoup de gens aient conscience des menaces entraînés par la production de déchêts à durée de vie extrêmement longue, sans parler des risques d'accident (qui ne sont pas disparus depuis Tchernobyl)... personne ne demande vraiment de stopper dès demain toutes les centrales nucléaires! On sait bien qu'il n'est pratiquement pas possible de faire une telle mutation de but en blanc.


Toutes proportions gardées (l'avènement définitif de l'anglais n'aurait pas des conséquences aussi dramatiques qu'une catastrophe nucléaire, heureusement...) on pourrait avoir dans les deux cas une approche rationnelle et intelligente: tant qu'on n'a pas développé d'alternative, on utilise au mieux ce qui est fonctionnel. Mais sans en perdre de vue les inconvénients, et en recherchant activement à mettre en place une solution d'efficacité équivalente ou supérieure.


C'est cela que demandent les espérantistes. Ils le demandent aux pouvoirs publics d'abord, et ils appellent de leurs voeux le soutien de tous ceux qui se disent partisans de plus de démocratie, d'égalité et de justice. N'est-ce pas un réalisme tout aussi valable que celui de ceux qui se laissent porter par le courant sans jamais tenter d'y échapper?
...Ou de ceux qui pensent que dans notre monde de compétition il faut avant tout savoir jouer des coudes?
Aux oubliettes, la correspondance des premières classes Freinet avec des enfants du monde en espéranto? Aux oubliettes, la pédagogie qui voulait donner aux enfants du peuple des chances égales à celles des bourgeois? La fraternité des peuples devra-elle passer par le filtre de la langue des affaires et de l'argent? Difficile de savoir ce qu'en aurait pensé Freinet... Mais il ne se serait sans doute pas gaussé comme le font certains adeptes de la "modernité".

Le défi n'est pas encore gagné, certes.

Pour ma part, je considère que ceux qui répètent: "L'anglais sera demain la langue internationale, alors il est vain de chercher d'autres solutions..." ont une démarche proche de celle du turfiste qui va miser sur le cheval gagnant dans l'espoir de ramasser le pactole. Une démarche rien moins qu'altruiste et généreuse.

Est-ce vraiment une démarche citoyenne?
...Et surtout, est-ce une attitude digne de gens debout?...

Le 4 mai 1997, modifié le 11 février 2002 (texte rédigé pour Coopération Pédagogique)


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Claude Hagège: "L'enfant aux deux langues" (140 F) janvier 1996 Editions Odile Jacob, 15 rue Soufflot 75005 Paris

isbn 2-7381-0340-5


Chapitre IX, p 149: "(...)dans les conceptions qui sous-tendent l'enseignement des langues en Europe, tout s'ordonne en un ensemble cohérent. Remettre en cause une partie de l'édifice conduit à découvrir la fragilité d'autres parties et à s'interroger sur l'opportunité de les maintenir en l'état. Dans ce qui suit, je suggère d'abord que l'anglais ne soit pas introduit à l'école primaire, et je donne les raisons de cette suggestion. (...)


p 150 "(...) Un autre inconvénient serait, à travers l'anglais, l'imprégnation des enfants par les schèmes de pensée que cette langue véhicule. Si l'on est en droit de juger qu'une telle imprégnation n'est pas indispensable, c'est dans la mesure où elle ne représente guère d'économie, puisque la culture anglo-américaine est déjà omniprésente dans l'environnement de l'enfant d'Europe occidentale. (...)"

p 152 " (...) Ne pas introduire l'anglais dès l'école primaire, c'est sauvegarder l'enseignement des autres langues, en volant au secours de l'imagination des familles, lesquelles se précipiteraient presque toutes sur lui seul s'il était retenu. La domination actuelle de l'anglais parmi les langues vivantes proposées dans les établissements scolaires de l'Europe n'est pas seulement le reflet de sa suprématie d'idiome répandu dans le monde entier par la puissance économique des États-Unis. Cette situation inégale dans les écoles est aussi créée par l'absence d'un équilibre précocement établi entre l'anglais et les autres langues, qui sont loin d'être portées par le même dynamisme et ne sont donc pas les objets d'une demande aussi forte sur le marché des valeurs linguistiques. Il s'ensuit tout à fait logiquement que si l'offre de langues par l'école n'apporte pas, très tôt, un contrepoids à cette demande, l'anglais est assuré d'accroître encore sa domination, et, à terme, d'éliminer de l'école les autres langues, ou quasiment. (...)"
p 154 " (...) On est, dès lors, en droit de se poser une question très simple : pourquoi l'école devrait-elle, dès l'étape primaire, venir en renfort d'une victoire déjà éclatante? (...)"
p 158 " (...) Ce dont il convient de persuader les gouvernements et les populations de ces pays (les pays d'Europe qui ont déjà largement introduit l'anglais dans leur système éducatif), c'est que la permanence de leurs langues, symboles de leurs identités nationales, est beaucoup mieux assurée par le multilinguisme européen que par l'anglais. Les langues européennes autres que l'anglais qui possèdent un rayonnement au-delà de leurs frontières politiques n'exercent pas, contrairement à l'anglais, de pression hégémonique. Or l'hégémonie d'une langue, du fait de la rapidité et de l'efficacité des moyens de communication dans le monde contemporain, est en mesure, aujourd'hui, de croître à un rythme tel, qu'aucun précédent historique ne peut en donner d'idée (...)


p 159 "(...) Ce qui, aujourd'hui, porte puissamment l'anglais en tous lieux du globe, ce sont, entre autres, des objets culturels qui, grâce au renfort des satellites notamment, sont transportés loin de leurs lieux anglophones de production presque immédiatement après y avoir été produits. Ces moyens nouveaux font courir à l'humanité un risque redoutable d'appauvrissement par disparition d'un grand nombre de langues sous la pression et au profit de l'anglais. C'est donc couver l'aspic, pour les gouvernements de pays où se parlent des langues de diffusion limitée, que de favoriser la promotion de l'anglais. Ces langues ont, au contraire, tout à gagner de la promotion des cinq ici proposées (allemand, espagnol, français, italien, portugais) pour être introduites à l'école primaire. Un changement des mentalités est nécessaire. (...)"
p 161 A propos des langues à offrir au secondaire:

"(...) Cette absence provisoire de l'anglais ne saurait lui nuire, puisqu'en tout état de cause, il bénéficie aujourd'hui d'une forte motivation. Il est légitime de l'introduire à l'entrée dans l'enseignement secondaire. Devraient être également proposées parmi les choix possibles les langues de l'Union autres que les cinq retenues (voir citation précédente) dans le présent projet. A cet ensemble, il paraît normal d'ajouter deux grandes langues d'Europe de l'Est, le russe et le polonais, ainsi que celles d'autres pays d'Europe centrale et orientale qui pourraient, au XXI siècle, rejoindre l'Union européenne : tchèque, hongrois, roumain, serbe et croate, norvégien (...)"


p 162 " (...) Enfin, un débat pourrait être proposé pour décider si l'on introduit également l'espéranto (...)"

(Reproduit avec l'aimable permission de l'auteur )

Citations d'Umberto Eco:


(Il y a un certain temps, il avait des préventions à l'égard de l'espéranto) "...Mais je dois dire que dès que, pour des raisons scientifiques j'ai commencé à m'occuper un peu de l'espéranto, j'ai changé d'avis et adopté une attitude plus souple."
(revue Esperanto, janvier 93)


"Personne ne veut d'une langue internationale dominante, même si, par commodité, on utilise l'anglais. Les évènements récents ont montré que l'Europe ne se dirige pas vers l'unification des langues, mais vers leur multiplication: on parlera lituanien, slovène, ukrainien, catalan, basque. On pourra donc envisager l'adoption d'une langue véhiculaire à utiliser au Parlement européen, dans les aéroports, dans les congrès, et il me plairait que ce soit l'espéranto: il empêcherait les nations de s'entredéchirer, chacune voulant imposer sa propre langue."
(La Stampa, 6 juin 1993, p20)

"On ne fera jamais l'Europe si on ne tient pas compte du problème de la compréhension mutuelle. Quand des gens de trois ou quatre pays du continent se rencontrent, il faut qu'ils puissent communiquer entre eux. Là-dessus on est tous très en retard. On enseigne les langues sans se soucier de leur importance dans le monde d'aujourd'hui"
(Le Figaro 19 aout 1993)


"J'ai étudié la grammaire de l'espéranto - ça ne veut pas dire que j'ai appris à le parler - et j'ai constaté que c'est une langue construite avec intelligence, et qui a une histoire très belle."
(dans l'Evènement du Jeudi)

"Du point de vue linguistique, elle suit vraiment des critères d'économie et d'efficacité qui sont admirables"
( Sur Paris Première, 27 02 96 avec Paul Amar)
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