BEM 27-28 Les techniques Freinet A L'ECOLE MATERNELLE Par M.PORQUET,
Bibliothèque de lécole moderne 1964 |
Table des matières
-Techniques Freinet et école maternelle -Quelques
expériences |
TECHNIQUES FREINET
ET ÉCOLE MATERNELLE
On m'a souvent posé la question suivante : Les techniques Freinet, conçues au départ pour l'école primaire, sont-elles applicables à l'école maternelle ? Si oui, qu'apportent-elles aux enfants d'âge préscolaire et à leurs éducatrices ? -recherche permanente des buts et des
moyens, -attention profonde portée à l'enfant et
aux enfants, à leurs besoins, à leurs intérêts, aux lois de leur développement, à
leurs démarches investigatrices et créatrices ; -présence vigilante, clairvoyante et
lucide de l'éducateur qui doit savoir créer le climat affectif de confiance réciproque
dans lequel s'engagera tout naturellement le dialogue entre le milieu et les enfants,
l'éducateur et les enfants, les enfants eux-mêmes. Où trouver meilleur terrain d'élection
pour la pédagogie Freinet que ces écoles sans programme rigide, ouvertes sur la vie des
petits, qui répondent d'abord à leur essentiel besoin de sécurité, dont les méthodes,
qui se veulent « naturelles», sont toutes axées sur le développement des jeunes
enfants de 2 à 6 ans et sur les «périodes sensibles» de ce développement ? Je n'évoquerai ici que pour mémoire la
coopération entre les maîtres d'écoles maternelles et les mères de famille en vue
d'une prise de conscience plus aiguë et plus lucide des besoins affectifs,
physiologiques, mentaux des jeunes enfants. Je voudrais surtout témoigner de l'aide
apportée par l'école maternelle à l'intégration de l'enfant dans un milieu social, le
milieu scolaire, si différent du milieu familial jusqu'alors seul connu de lui. La correspondance interscolaire, entre
deux grandes sections maternelles, qui motive les débuts de l'apprentissage de la
lecture-écriture, répond en même temps au désir encore tout affectif de communication
des enfants, mais aussi à leurs besoins d'expression et de découverte. Elle facilite les
échanges entre l'éducatrice et ses petits par la recherche commune des éléments
à apporter aux correspondants ; elle stimule l'attention prêtée à l'environnement par
l'enfant soucieux de «se raconte» à son ami lointain ; enfin elle amorce entre les
enfants ce dialogue qui va peu à peu, tout au long de l'enfance et de
l'adolescence, épanouir leur affectivité, leur permettre de s'ouvrir au monde des hommes
et des choses, mais aussi de mesurer plus justement leurs pouvoirs, de se découvrir
eux-mêmes et de, peu à peu, se connaître. |
LE
MILIEU ÉDUCATIF A L'ÉCOLE MATERNELLE
Comme à l'école primaire, l'application
des techniques Freinet à l'école maternelle repose tout d'abord sur la création d'un
milieu éducatif le plus riche et le plus varié possible, susceptible de permettre à
chacun des petits le maximum d'expériences dans le climat de sécurité, de confiance et
de liberté qu'exigent, pour s'épanouir, les fragiles personnalités naissantes. Avec
toutefois cette différence que l'enfant entrant à l'école maternelle quitte pour la
première fois un milieu familial plus ou moins sécurisant, pour entrer dans un milieu
inconnu, d'autant plus redoutable et insécurisant pour lui que les locaux en sont plus
vastes, les enfants plus nombreux, le personnel plus accablé par la lourdeur de la
tâche. Quelques précisions sont ici nécessaires
: sur les 1 500 000 enfants d'âge préscolaire accueillis dans les écoles maternelles et
les classes enfantines publiques, les 2/3 le sont dans les écoles maternelles de villes,
le 1/3 seulement dans les classes enfantines rurales. Le milieu naturel, facteur
d'équilibre et d'enrichissement à travers les multiples expériences qu'il suscite,
est de plus en plus remplacé, par suite de la désertion des campagnes, par le milieu
artificiel urbain où l'enrichissement précoce du langage masque l'indigence de
l'expérience concrète. De plus, dans les grands centres urbains, les
petites écoles maternelles à 2 ou 3 classes tendent à disparaître au profit de
« grosses écoles » de 5, 7, 8 ou même 10 classes. Cette évolution très
rapide et consécutive à l'accroissement constant du nombre d'enfants fréquentant les
écoles maternelles (dans certains départements industriels, la moyenne par classe
maternelle dépasse les 50 maximum prévus par la loi) oblige les institutrices
maternelles à repenser leur milieu éducatif en fonction de cette situation nouvelle et
des besoins constants des enfants. En effet, de plus en plus, l'école
maternelle couvre cette période de la vie des enfants qui s'étend de 2 à 6 ans entre la
première prise de conscience du moi en tant que personne physique, séparée pour la
première fois, lors de l'entrée à l'école maternelle, du cadre familier dans lequel il
vivait en symbiose avec sa mère, ses parents, les objets usuels, et la découverte à la
fois de ses égaux, du monde extérieur proche et de ses pouvoirs d'expression et de
création. Période extrêmement riche où se font jour,
dans leurs diversités, les personnalités enfantines, où se décèlent les aptitudes et
les caractères, où le conditionnement, étant donné la malléabilité enfantine, est
le plus facile et peut-être le plus pernicieux, mais, en contrepartie, où l'ouverture
sur la vie est la plus aisée. Ici, mieux que nulle part ailleurs, il est possible
d'observer les démarches investigatrices de l'esprit enfantin, d'en suivre pas à pas
le tâtonnement expérimental, de comprendre les relations du milieu à l'individu, de
préserver et de soutenir cet élan vital qui pousse l'être humain à se dépasser,
l'enfant à grandir, à s'intégrer dans une communauté, à y prendre conscience de ce
dont il est capable. Sans forçage ni dressage, par la seule
vertu d'une vie communautaire aidante, où chaque enfant peut faire, à son rythme, le
maximum d'expériences que la mise en partage valorise et multiplie, l'école maternelle a
l'ambition de mener chacun de ses petits vers la prise de conscience de ses pouvoirs
sensori-moteurs et créateurs, de ses possibilités d'expression et de communication et
de ses premières démarches intellectuelles. Ce milieu éducatif par excellence doit tout
d'abord répondre au premier besoin de l'enfant de cet âge : le besoin de sécurité. Il
faut avoir assisté à une rentrée massive (septembre ou Pâques) des petits à la
maternelle, avoir essuyé les larmes et apaisé les cris pour mesurer justement ce besoin
et comprendre le heurt subi par le bébé brusquement séparé pour la première fois de
sa mère et de sa maison. Privé tout à coup du cadre familier, du soutien maternel
limité dans ses démarches spontanées par les règles de ce milieu nouveau, par le
contact inévitable de tous " les autres " bébés qu'il doit apprendre à
connaître sans cesser de se reconnaître, le petit enfant est perdu au milieu du bruit,
du nombre, des locaux trop vastes pour lui. Je n'évoquerai pas ici l'attitude
maternelle qui doit être innée chez toute éducatrice des petits. Mais j'insisterai sur
la nécessité dans les écoles à plusieurs classes d'une organisation convenable
des entrées et des sorties ainsi que des récréations : entrée directe dans les
classes, récréations séparées pour les petits, passage successif des classes dans la
cour et la salle de jeux afin que chaque classe puisse bénéficier au maximum du jardin
ou du terrain de jeux. Eviter à tout prix ces moments si pénibles de courses et de
bousculades d'une centaine d'enfants (et souvent plus), rouges et suants, tassés dans une
salle de jeux sans autre but que de courir, de pousser le voisin et de crier à qui mieux
mieux, me semble être le premier devoir des éducatrices soucieuses de satisfaire ce
premier besoin enfantin. D'autre part, établir le contact, le plus fréquemment possible, entre la maman et l'institutrice, n'est-ce pas également favoriser son adaptation à ce milieu nouveau ? Or, c'est là l'une des caractéristiques de la pédagogie Freinet que de rechercher le dialogue, la coopération entre l'école et la famille. Cette coopération permet de part
et d'autre une meilleure connaissance des enfants et partant une efficacité plus grande
des moyens mis en euvre pour les éduquer. Elle aide parents et éducatrices à
mieux comprendre les états affectifs des petits, parfois même les drames qui les
agitent. En voici un exemple : La crise de jalousie provoquée chez Nadine
(3 ans l/2) par la naissance d'un petit frère a pu être résolue et dominée par
l'enfant qui a trouvé à l'école aide et compréhension. L'institutrice, à travers les récits de
Nadine, les commentaires de ses dessins libres, a décelé les raisons de l'attitude
agressive de l'enfant et des régressions de tous ordres constatées par les parents et
elle-même. Elle s'en est expliquée avec les parents, puis par l'intérêt qu'elle a
manifesté pour le petit frère, intérêt qu'elle a su faire partager à la classe, elle
a suscité chez Nadine un sentiment de fierté et de tendresse envers ce petit frère si
faible, qui accapare un peu trop sa maman. En dessinant, en peignant le petit frère dans
son berceau, en le racontant, Nadine s'est libérée de sa jalousie. En permettant aux mamans d'entrer dans
l'école, de connaître le nouveau milieu de vie de leurs enfants, d'assister parfois à
un moment de vie, non seulement nous les aiderons à élever leurs petits, mais aussi
sécurisons ces derniers. D'autre part chaque classe, avec sa
trentaine d'enfants et son éducatrice peut vite devenir, même pour les bébés, un
milieu sécurisant à condition de garder son indépendance et de répondre à un second
besoin aussi essentiel que le premier : le besoin d'activité. Parce qu'elle se
place résolument sur le terrain de l'éducation, l'école maternelle peut, en répondant
à ce besoin, aider l'enfant à prendre possession de son corps, à maîtriser ses
coordinations motrices, à perfectionner et à socialiser son langage, à affirmer sa
personne à travers une affectivité véhémente qui tend peu à peu vers 5 ans 1/2- 6
ans à la compréhension des autres, à l'échange, au dialogue. Mener l'enfant de la démarche hésitante
et impulsive du bébé de 2 ans à la grâce, à l'aisance de l'enfant de 6 ans déjà
capable d'inhibition, d'activité volontaire et réglée, donc de mémoire, de capacité
d'analyse et de synthèse, n'est-ce pas, selon la belle expression de Mme Kergomard, «
apprendre à vivre ». Qu'il s'agisse du bébé de 3 ans ou de
l'enfant de 6 ans à la découverte de lui-même et du monde qui l'entoure, nous pensons,
avec Freinet, qu'il nous faudra toujours rechercher d'abord l'expérience individuelle,
l'activité personnelle, le tâtonnement expérimental par lesquels s'exercent les
pouvoirs de l'enfant, se forme et s'exprime sa personnalité. La découverte des qualités
des objets s'opère par la pratique, par l'action, par l'usage et l'enfant qui construit
ses perceptions se construit en même temps lui-même. Mais comme nous désirons faire de l'enfant
un être social, nous accueillons volontiers les occupations par groupes ainsi que l'activité
collective. « Par la vie que nous organisons
autour de nos petits, nous assurons en même temps que leur développement physique,
mental et émotif, une adaptation sociale qui se fait dans la liberté et la
joie ». Chez nos 5 à 6 ans en particulier, ces
moments de travail collectif permettent à chacun de bénéficier des découvertes des
autres, ils deviennent alors motivation et coopération, ils donnent l'élan
aux esprits lents, ils sont le tremplin des intelligences et des curs. Mais n'oublions pas que les formes que
revêt l'activité enfantine dans nos classes sont conditionnées par le milieu éducatif
que nous créons. Nous portons la responsabilité du choix de ces activités grâce
auxquelles nos enfants vont se former. Pour ces enfants qui seront les hommes de demain,
il nous faut savoir, comme le recommandait Gaston Berger « prendre cette attitude
prospective qui consiste à essayer de voir loin, de voir large, de prendre des risques,
mais surtout de penser à lhomme ». Non pas un homme enfermé dans un monde
figé dans l'ordre culturel comme dans l'ordre technique, cherchant avant tout le
rendement, mais un homme capable de mettre sa foi dans sa spontanéité et sa
créativité, un homme responsable de lui-même et du monde dans lequel il vivra. Comme le poète H. Michaux devant la statue
à laquelle il voudrait apprendre à marcher, nous nous disons : « Ce n'est pas
facile, ni pour elle, ni pour moi grande distance nous sépare. Ce qui
importe, c'est que son premier pas soit bon. Tout pour elle est dans ce premier
pas, je le sais, je ne le sais que trop -de là mon angoisse ». Saurons-nous soutenir ce premier pas ?
Saurons-nous aider l'enfant à le franchir en créant pour lui ce milieu riche et
valorisant, largement ouvert sur la vie, où toutes les expériences seront possibles
dans un climat d'accueil et de sécurité ? Saurons-nous tenir compte de ce que, spontanément , nos enfants ont appris et apprennent journellement dans le milieu où ils vivent ?Saurons-nous partir de cet apport que
constituent si largement leurs conversations, leurs joies, leurs dessins ? Saurons-nous
ouvrir largement le dialogue, ce subtil va-et-vient entre leur pensée et la nôtre
qui est la seule forme possible d'éducation et d'enseignement ? Saurons-nous être
présentes en même temps qu'eux au monde actuel, afin de préserver et d'entretenir leur
curiosité et leur élan, leur besoin d'agir et de grandir, leur naturelle sympathie pour
le monde des êtres et des choses, sauvegarder leur joie de vivre et ordonner la masse
chaotique de leurs acquisitions spontanées ? Saurons-nous les aider à se faire,
en provoquant leur désir de quête, en regardant le monde, en l'interrogeant et en le
recréant par leurs propres moyens ? H.SOURGEN
« Devenir adulte, écrit Mme Bandet, inspectrice
générale, commence à l'école maternelle. Cette co-présence de lhomme et de
l'enfant, de la réalité et du rêve, de
l'actuel et du passé, du spontané et du voulu, c'est là toute une méthode qui admet
que le petit tienne le grand en laisse, mais peut être, à son tour, guidé et soutenu
par lui ». |
Les facteurs du développement de l'enfant
Or, cette action va s'exercer dans le cadre
de la période de la seconde enfance étudiée de très près par de nombreux
psychologues, pédagogues, psychiatres, médecins, qui tous en ont montré à la fois
l'importance et l'unité. Par eux nous avons appris la correspondance
entre la croissance physique et le développement mental de l'enfant. Nous savons
maintenant que les transformations du système nerveux déterminent ce développement,
que les pouvoirs de l'intelligence apparaissent successivement à mesure que le système
nerveux devient plus complexe et que les cellules se différencient (et cette croissance
est longue, la myélinisation des fibres nerveuses n'est achevée qu'à l'âge adulte).
Nous savons aussi que nous ne disposons d'aucune force qui puisse, d'un seul instant, d'un
seul jour, hâter la maturation du système nerveux et partant des forces spirituelles. Et nous sommes devenues plus patientes,
plus soumises à l'acceptation des lois naturelles, plus attentives à reconnaître ces
« périodes sensibles » où le comportement des enfants, leurs goûts, leurs
intérêts, révèlent qu'ils ont passagèrement à leur disposition des énergies
disponibles pour un mode particulier d'activité : ils ont tour à tour un accès facile
à l'expression d'eux-mêmes par des gestes, des mots, par le dessin, la peinture, le
modelage, la danse, ils sont portés vers le langage, puis l'écriture, puis l'analyse et
le calcul Observez la démarche d'un bébé de 2 ans
: elle est encore toute tâtonnante : ses gestes sont imprécis hésitants, maladroits.
Regardez marcher un bambin de la maternelle : il a des arrêts inattendus,
incompréhensibles pour nous : il s'immobilise et se retourne sans que nous comprenions
pourquoi : un rayon de soleil, une flaque d'eau, un caillou l'attirent. J'observe souvent les enfants venant à
l'école, qui s'ingénient parfois à marcher, avec quel sérieux, sur les bordures des
trottoirs, quand leurs mamans ne le tirent pas à bout de bras. Il m'arrive de les
regarder longuement jouer dans certaines cours sablées. J'en observais un l'autre jour
qui s'était saisi d'une planche Il a d'abord essayé d'enfoncer la planche dans le sable
pour la faire tenir debout, puis n'y ayant pas réussi, il s'est mis à gratter le sable
avec la planche. Il a ainsi dégagé un espace rectangulaire ; un autre petit est passé
et a suggéré : « C'est un garage ». Alors, Bernard s'est mis à
creuser le garage, puis l'entrée du garage, puis le chemin avec ses méandres et ses
détours. Alors la planche est devenue auto, le garage aplati par d'autres petites mains
est devenu fosse à cailloux, enfin la fosse a été comblée et le sable humide, pressé
entre les doigts est devenu boudin et prétexte au jeu du marchand. Pendant ce temps, une fillette allait le
long de la bordure plantée de corbeilles d'argent et en caressait les fleurs et je
pensais à Rousseau : « Nos mains, nos pieds, nos yeux,
sont nos premiers maîtres de philosophie ». Je constatais une fois de plus comment les
facteurs sensori-moteurs dominant dans la petite enfance ont des implications sociales et
émotives qui leur confèrent une valeur intellectuelle et comment selon le mot de Wallon
« l'action crée la pensée ». Cependant, nous savons aussi que la
croissance mentale est intimement liée au développement de l' affectivité et
que l'école se doit de créer pour tous ses petits ce chaleureux climat de confiance,
d'amitié, de liberté qui permet l'épanouissement de l'élan vital et de la puissance
créatrice. A l'école maternelle nous avons la charge d'une période unique
de la vie enfantine, une période qui s'étend entre la crise d'opposition de 3 ans où
l'enfant prend conscience de sa personnalité naissante et celle de 7 ans où il entre
dans le monde de la 3e enfance, une période merveilleuse pendant laquelle l'enfant va
passer insensiblement d'un mode de pensée confuse et globale à un monde de pensée
élaborée et analytique d'une perception syncrétique à une perception synthétique,
d'une affectivité diffuse et égocentrique à une affectivité
vivante, toute colorée d'animisme, qui lui donne à la fois son accent et sa richesse. L'enfant
de 4 à 6 ans qui est déjà capable dobservation et de réflexion n'est cependant
pas pour autant dégagé de l'emprise d'une affectivité toute puissante : « Il
regarde, il explore, il observe, mais son observation est toute gorgée d'émotion,
d'images ; des associations se font en lui mais qui vont sautillant d'une
émotion à une image, d'un mot à une émotion, d'un mot à un souvenir, à un autre mot
; son action change de cours au croisement d'une peur, d'un espoir, d'une représentation
fugace. La richesse est dans cette fusion et
confusion de tous les éléments de son être, dans cette indétermination des forces
animatrices de sa vie intérieure. C'est de cet élan vital qu'il nous faut partir : la spontanéité de l'enfant jeune, se
développant librement fournira à lécolier et à lhomme, la matière de sa pensée et de son
caractère ». H.SOURGEN Cette dominance affective dans la
psychologie de nos petits va leur ouvrir largement les chemins de la connaissance à la
fois sensible et pratique d'eux-mêmes et de leur milieu familier ; c'est elle qui va
nous donner les clés d'une connaissance aussi individualisée que possible des
lois du développement de nos petits, et ce faisant nous dicter notre ligne de conduite
qui peut se définir ainsi : -exploiter ce qui est présent dans chaque enfant et pour cela apprendre à le connaître individuellement, mesurer l'étendue de son développement ; -épanouir toutes ses possibilités par
la vie qu'on aura su organiser pour lui, par les expériences nombreuses aménagées dans
tous les domaines, par les découvertes que nous aurons suscitées et pour cela savoir
comment nous pouvons organiser le milieu scolaire pour favoriser au maximum
ces expériences individuelles, mais aussi la socialisation de tous ; -enfin donner à tous, progressivement et
sans heurts, des habitudes de travail, d'activité organisée, de précision, d'ordre qui
faciliteront l'intégration à l'école primaire et pour cela régler la vie de classe,
provoquer selon la belle expression de Freinet l'EDUCATION DU TRAVAIL Afin d'éviter à chacun la fatigue et de
l'inciter à aller jusqu'au bout de son effort dans chacune de ses expériences. Nous
favoriserons ainsi la maturation personnelle et ladaptation sociale tout
en essayant de ne jamais tomber dans l'une ou l'autre des tentations extrêmes qu'offre
trop souvent l'école maternelle, tentation de puérilité qui maintient les
enfants en dessous de leurs possibilités réelles et tentation de forçage vers
laquelle nous portent notre désir d'enseigner et l'exigence des parents de nos petits.
Nous nous efforçons d'instaurer la véritable discipline du travail « en
développant, selon le vu de Madame Montessori, l'action du travail
spontané, travail capable d'ordonner la personnalité enfantine et de lui ouvrir une
voie d'expansion sans limites ». |
L
'ÉDUCATRICE
Cette ligne de conduite que nous venons de
définir nous incite à nous retourner vers nous-mêmes et à nous considérer comme l'objet
privilégié de ce milieu éducatif que nous sommes conviées à créer. Certes, l'amour des enfants, l'amour du
métier ne nous est pas donné une fois pour toutes le jour de notre entrée à l'école
maternelle ou primaire. C'est une uvre de longue patience. Peu à peu, nous apprendrons que chacun
d'eux porte en lui son rêve familier, que Jean Marc, le timide, qui regarde si
tendrement les filles, souffre d'être un enfant unique et qu'il voudrait tant
« avoir une petite sur ». Que Jean-Luc le m'as-tu-vu, le fanfaron, le
terrible, élevé par une mère trop faible a besoin d'une amitié virile et « rêve
son copain Jojo » quand celui-ci est malade. Nous apprendrons que Martine qui reste
depuis quelques jours songeuse dans son coin, qui tourne un peu trop autour de nous, vient
d'avoir un petit frère et se sent frustrée de la tendresse maternelle qu'elle
accaparait seule autrefois. Nous verrons Bernard que la mécanique passionne, tracer avec un
bâton sur le sol de la cour d'école pendant la
récréation de magnifiques 3 chevaux qu'il répétera inlassablement en les
perfectionnant, en y ajoutant détails ou personnages sur les feuillets de son carnet
personnel. Nous saurons, en feuilletant le carnet de
dessins libres d'André qu'il est déjà hélas ! un passionné de télévision et
éprouve une admiration particulière pour Thierry la Fronde qui s'étale à chaque page
avec un luxe et une précision incroyables de détails dans le costume et les attitudes. Nous assisterons à d'émouvantes
naissances : je me souviens d'un petit Claude, longtemps emprisonné dans une coquille de
pauvreté et de silence dont le jour libérateur fut un après-midi d'hiver où il
m'apporta sa peinture, des arbres dépouillés inscrits dans une palette violente et
triste mais cependant éclairés d'une tache de lumière sombre, comme d'une échappée
vers la clarté et la joie. Cette peinture, nous l'avons tous ensemble regardée,
admirée. Et tous ont dit : « Les arbres de Claude, ce sont les plus
beaux ». Et Claude a souri. Puis, de jour en jour, il a pris plus d'assurance,
un jour il a écrit tout seul à son correspondant. Un jour aussi, je l'ai surpris qui,
pétrissant son argile, sifflait Mozart. Des petits Claude, chacune de nous en connaîtra le long de sa carrière et des petites Elisabeth aussi. Celle-ci était la fille d'ouvriers agricoles polonais, toujours ivres, ne se souciant des enfants que pour leur préparer une soupe de pommes de terre, de choux et d'os... et toucher les allocations familiales. Elisabeth et ses surs arrivaient en classe sales, mal peignées, sachant à peine parler. Toute la journée Elisabeth se trémoussait sur sa chaise, faisait tomber sa table, perçait le papier sur lequel elle griffonnait, tachait les peintures de ses camarades. Les autres la bousculaient ou la tenaient à l'écart. Il nous a fallu beaucoup de patience, beaucoup de tendresse, beaucoup de doigté pour l'intégrer à la vie commune. Nous avons assisté à bien des tentatives presque aussitôt avortées. Et puis la confiance est venue. Et dans cette maison où elle se sentait enfin chez elle, au milieu d'êtres qui lui donnaient la main, Elisabeth s'est mise à dessiner ses rêves : des mamans aux robes fleuries, aux chapeaux extravagants, des arbres d'un seul jet se balançant en plein ciel, des oiseaux riches d'un fastueux déploiement d'ailes. Et ses gestes sont devenus plus souples et son langage plus clair. L'intérêt pour les acquisitions scolaires est venu lui aussi à son heure : Elisabeth s'est mise à imprimer, à écrire, à compter. Elle a cessé de se trémousser, d'être la Polonaise isolée sur un banc, dans un coin du préau. Elle est devenue une petite fille comme les autres, heureuse de créer, de jouer, de danser, de rire. Nous apprendrons aussi que si le sentiment de la réussite est indispensable à l'enfant pour progresser, l'existence d'une véritable motivation ne l'est pas moins et que cette motivation, lorsqu'elle joue lors des périodes sensibles, c'est-à-dire des moments où l'enfant devient accessible à une certaine activité (dessin, écriture, lecture, calcul), peut l'entraîner bien au-delà de nos prévisions souvent timorées. |
| INITIATION
à la lecture- écriture
Un instituteur allemand raconte comment il
a compris que l'apprentissage de la lecture et de l'écriture pouvait être motivé par le
besoin de correspondre avec un être cher et éloigné de vous : « Le papa de petit Pierre est parti en
voyage et petit Pierre, seul avec sa maman, joue dans la salle à manger. Et tout à coup, il se saisit
d'un crayon et se met à griffonner sur un coin de la nappe. La maman accourt et
gronde. Mais maman, dit petit Pierre, j'écrivais à papa. Il sera si content d'avoir des
nouvelles ". D'autre part, l'intérêt pour la « chose
écrite » vient très vite à nos petits dans un monde où ils vivent entourés de
signes : affiches, réclames, journaux, enseignes, etc. Dans nos classes de 5 à 6 ans,
nous exploitons ce besoin naturel de communication et cette curiosité, et nos petits
s'initient pour le texte libre imprimé et la correspondance interscolaire à la lecture
et à l'écriture. Le désir d'écrire précède d'ailleurs
l'intérêt pour la lecture et est motivé par l'exemple familier de la correspondance et
le désir de grandir. Le passage du langage parlé au langage écrit s'accomplit aisément
tant qu'il ne s'agit que de copie. Plus longue et plus difficile est la
découverte du mécanisme de la lecture-écriture, découverte qui n'est le fait, à
l'école maternelle, que d'une partie de nos grandes sections, mais que l'emploi de notre méthode
naturelle de lecture provoque avec le plus de bonheur. Les enfants lisent les petits textes qu'ils ont « racontés » eux-mêmes et qui relatent les événements de leur vie, leurs observations, leurs émotions. Ils les copient, les impriment et ils découvrent, d'eux-mêmes, tôt ou tard, les éléments semblables de forme et de son, lettres et syllabes, contenues dans des mots différents.Cette découverte d'éléments fixes réalisée, ils s'aident de cette connaissance pour déchiffrer et construire immédiatement des mots nouveaux. Si le point de départ, le texte très
court (parfois quelques mots) est toujours global, l'analyse et la synthèse sont
toujours menées de front : analyse et synthèse globales de la phrase dont on lit
et écrit les différents mots, qu'on découpe en mots et reconstitue, mais aussi et dès
le premier jour, analyse et synthèse complètes de la phrase et des mots décomposés
et reconstruits, pour être imprimés, en leurs éléments les plus simples, les lettres,
qu'il faut prendre une à une dans la casse et ranger en bon ordre dans le composteur. Ici encore, il nous faut être patients et
ne pas anticiper sur la maturation intellectuelle de chacun de nos petits : quelques-uns,
plus doués de mémoire auditive et visuelle que les autres, découvrent très vite les
ressemblances entre les mots : « Tiens, marie commence comme maman ».
Accueillons ces remarques mais attendons pour les exploiter qu'un groupe d'enfants,
d'importance variable selon les années, les aient, chacun à son heure, faites pour son
propre compte. Alors nous aiderons et nous encouragerons
ceux qui gambadent en avant du troupeau (ils seront capables de pratiquer les chasses aux
mots contenant les sons découverts, d'écrire seuls à leurs correspondants quelques
mots d'abord puis de véritables « histoires »). Mais nous n'imposerons pas au reste de la
classe un rythme qui n'est pas le sien, des découvertes et des expériences dont il ne
peut faire son profit. L'originalité et la valeur de la méthode naturelle de lecture
inventée par Freinet réside justement dans le fait que partant de la vie même de
l'enfant, elle permet à chacun de marcher à son pas, l'éducatrice s'efforçant de
stimuler l'activité des uns et des autres en suscitant l'apport de tous pour
l'élaboration des textes, en encourageant chaque découverte, en répartissant les
tâches selon les possibilités individuelles. Nous partons non pas d'une méthode de
lecture mise au point par des adultes en vue de l'apprentissage des lettres et des sons
suivant une progression plus ou moins rigoureuse, mais de la vie même des enfants, des
conversations du matin, des réflexions spontanées, d'un commentaire de dessin, etc... « L 'histoire » racontée est écrite au tableau par l'institutrice : passage naturel du langage parlé au langage écrit. Elle est lue par les enfants, copiée,
illustrée et composée à l'imprimerie par une équipe d'autant d'enfants qu'il y
a de lignes dans le texte (chaque ligne ne contenant que quelques mots étant donnée la
grosseur des caractères d'imprimerie corps 36 ou 24. Ex. :
MICHELE Cette composition, faite par des équipes
essentiellement mouvantes, mais qu'il est facile de retrouver pour la décomposition du
texte, peut se faire soit après l'écriture du texte sur le carnet ou le cahier, soit à
un autre moment de la journée. Elle peut donner lieu à des occasions de
calcul vivant : nombre de lignes, nombre de mots pour chaque ligne, nombre de blancs, etc.
Chaque ligne est vérifiée par la maîtresse puis placée par l'enfant sur la presse dans
l'ordre du texte avec sa bande écrite en regard sur la table. On place les interlignes,
le lino d'illustration, s'il existe gravé par un enfant, et on tire. Le tirage se fait le plus souvent
l'après-midi pendant l'heure réservée aux ateliers : un enfant encre, un autre place
les feuilles sur la presse : un troisième appuie et un quatrième place les feuilles à
sécher dans un recueil de papier journal. Le lendemain on retirera les feuilles de ce
livre de séchage ; chacun recevra la sienne (qu'il rangera dans son livre de vie après
lecture) et on enverra les autres aux correspondants. Un troisième paquet pourra
également être imprimé et utilisé pour le découpage du texte en mots et sa
reconstitution par collage (le texte reconstitué peut alors être emporté à la maison :
cela permet de relire et de montrer aux parents ce qu'on a fait en classe). Les enfants pourront (gaiement avec les
mots des textes reconstituer d'autres histoires : Mme Belperron nous raconte à ce sujet
que ses petits appellent ces histoires recréées après coup des « histoires pas
vraies », et nous donne cette savoureuse anecdote : Dernièrement j'ai eu la surprise dentendre
une petite lire ceci : « Fernand a cassé son petit vélo rouge » et d'ajouter : « mais c'est pas vrai
et pis dabord il est vert ». Le découpage et la reconstitution du texte
ne sont qu'une des étapes possibles de la méthode naturelle de lecture (voir les BEM
: Méthode naturelle de lecture n° 8-9 et La lecture par l'imprimerie à lécole
n°7). Les feuillets imprimés peuvent également
être assemblés chaque mois pour former le journal de classe qui sera envoyé à
quelques écoles en échange du leur. Ce journal est un message d'amitié entre
enfants d'écoles éloignées. Il peut apporter des suggestions, donner un élan à des
écoles qui hésitent à se lancer, être le point de départ, la petite étincelle pour
des débutantes. Il comprendra tous les textes imprimés
soigneusement, illustrés par des linos ou au limographe et réunis sous couverture de
couleur de préférence et illustrée elle aussi. On y trouvera la date, le numéro du
journal, le nom de l'école, du village, l'indication : techniques Freinet autorisation
n°... la gérante : X. Les journaux reçus des correspondants
seront placés dans un casier à la portée des enfants qui pourront les regarder et les
lire. L'échange d'imprimés avec une
école correspondante peut se faire à raison d'un ou de deux textes environ par semaine.
Ces imprimés sont déchiffrés individuellement puis collectivement et soit donnés aux
enfants pour la maison, soit placés dans une chemise pour constituer le livre de vie
des correspondants. Il est bien évident que certains textes
suscitent plus de résonances que d'autres dans la classe qui les reçoit : celui, cité
plus haut, envoyé par une classe de Brest à une classe de Paris a provoqué l'intérêt
des petits parisiens qui ne connaissent pas les goélands ni leur façon de se nourrir. Il
a donc suscité des questions qui à leur tour ont provoqué des réponses et un intérêt
certain pour le milieu de vie différent des uns et des autres. D'autre part, des lettres manuscrites
individuelles sont également échangées qui alimentent l'intérêt porté à
l'écriture. Pour les enfants encore maladroits, la
maîtresse écrit sous la dictée de l'enfant qui s'efforce à recopier le modèle :
« J'ai un petit frère et une poupée » ; « Mon pépé va à
la pêche », etc. Voici une excellente motivation à lécriture ; il y
a là un véritable effort affectif vers le but à atteindre : se faire comprendre. Certains enfants, en cours ou en fin
d'année, sont capables d'écrire seuls à l'aide de mots retenus par cur, d'autres
trouvés dans les textes et enfin de mots construits avec les syllabes et lettres connues. Je n'aurai garde d'oublier l'échange de
dessins, d'albums, de lettres collectives qui répondent aux questions posées sur la
vie de chacune des classes, et enfin de colis (produits de la région, friandises,
photos des enfants, trésors de toutes sortes apportés de la maison, cadeaux, objets
fabriqués par les enfants, découpages faits en classe, modelages, marionnettes, masques,
etc...) Qu'apporte cette correspondance en dehors
de la motivation à la
lecture-écriture ? Voici ce qu'en dit l'une de nos camarades, Clémentine Berteloot : « Elle est le souffle de vie du
monde extérieur, qui rayonne en ondes concentriques, au-delà de l'enfant, au-delà de
la famille, au-delà de l'école, au-delà du quartier, au-delà de la ville... |
| Dès que les
partenaires (les institutrices) sont d'accord pour commencer la correspondance, il
est nécessaire qu'elles se présentent leurs classes : présentation des élèves : chaque
maîtresse envoie à l'autre une liste portant : le nom des enfants ; leur âge ; des renseignements sur le milieu familial ;
leur santé ; leurs intérêts dominants et leurs possibilités ; ceci dans le but
de ne pas réaliser entre les enfants de « mariages disparates » risquant d'amener des déceptions. L'une ou l'autre propose un rythme d'envoi : - 2 ou 3 textes imprimés par
semaine ( certaines camarades préfèrent un seul texte) ; « Lorsque Didier entend sortir de
la « boîte » la voix du petit ami qui l'appelle : « Bonjour
Didier, je suis Daniel », quel ravissement ! mais quelle confusion le jour
où de la même boîte, la voix sévère du copain s'élève : « Tu sais, si
tu ne m'écris pas plus souvent, je ne t'enverrai plus rien » ou bien : «
tâche d'écrire mieux, sinon je prendrai un autre correspondant ». ...Après les présentations viendront
les questions, soit individuelles, soit dans une lettre collective : En répondant, par lettres et albums,
les enfants prennent conscience de leur milieu, de leur quartier, du travail de leur
père, du travail des autres pères... d'un autre univers que celui du monde coutumier. Pour les correspondants se constitue
alors le livre de la mine, le livre de la mer... Les parents y participent souvent
avec plaisir : l'enfant devient un lien vivant entre deux mondes de travail. Quelle
fraternelle émotion a présidé à l'échange du « caillou fleuri »
de la mine, remonté « au jour » dans la musette d'un papa
mineur, et d'un coquillage rare ramené du large dans le chalut d'un papa pêcheur ! Et
que de choses à compter, à peser pour préparer le colis, l'affranchir, l'enrichir les
jours de fête d'objets pour le sapin, de chapeaux, masques, pâtisseries du pays, gaufres
du Nord, crêpes bretonnes, oreillettes provençales... » Parfois, cette correspondance interscolaire
est couronnée en fin d'année par un échange à enfants : lorsque Ies 2 classes
sont proches et les milieux différents (école de ville et école de campagne) le courant
affectif créé chez les enfants par la correspondance rend cet échange fructueux. Autre exemple de correspondance entre deux
grandes sections : l'une
à Brest O. Rosmorduc), l'autre à Paris (F. Pouliquen). De leur côté les parisiens posent des
questions, donnent des conseils pour la nourriture, le volume de la cage, etc... Un jour, une petite fille apporte un compagnon à Perlette :
joie des parisiens de la savoir en compagnie ! Paris envoie un colis de fortifiants pour
faire pondre la tourterelle (qui hélas ! ne se décide pas). Enfin, après les vacances, elle devient le lien entre les nouveaux-venus et ceux qui, partis à l'école primaire, reviennent la voir après la classe. La correspondance interscolaire apporte également dans nos classes de multiples occasions de calcul vivant : la croissance du bébé tourterelle par exemple a été suivie de très près par les petits parisiens et leurs correspondants brestois : Ma petite sur, dit
Marie-Noëlle, commence à marcher quand on lui donne la main. Elle a un
an ». Et Hélène : « Didier a 15 mois, il marche tout seul ». 7 mois, 1 an, 15 mois : à chacun de ces âges correspond une étape du développement dont nos petits prennent conscience en mettant en commun leurs observations. Que nous voici loin du comptage mécanique, des litanies suite des nombres récitées par cur pour le plus grand plaisir des parents tout fiers de leur progéniture. C'est cependant à travers cette optique de vie que nous aborderons cet autre problème éducatif : l'INITIATION AU CALCUL. |
| INITIATION AU CALCUL
Nos observations quotidiennes nous
apprennent que d'une part la maturation biologique de l'enfant, d'autre part le milieu
naturel, familial et social dans lequel il vit, ses préoccupations et ses jeux, ses
observations spontanées et dirigées, ses travaux et ses créations l'amènent à une
certaine expérience pratique des nombres. Si confuses que soient ces notions chez le
petit enfant, elles n'en baignent pas moins sa vie toute entière. D'autre part, certains
de ses instincts le poussent tout naturellement vers l'appariement et le recensement :
instinct de la propriété, goût des collections, amour de la répétition, désir
d'observer, besoin d'ordre. Il y a chez l'enfant, comme chez le primitif, un véritable
besoin de compter. Cependant, contrairement aux peuples
primitifs, l'enfant moderne vit, dès son plus jeune âge, dans un monde chargé de
symboles et de signes. Les signes du langage mathématique sont écrits sur les murs, le
cadran des compteurs d'autos, celui des horloges et des montres, sur les calendriers, les
maisons, les boutiques. L'enfant moderne participe aux courses de la mère de famille, aux
promenades en voiture qui lui donnent le goût de la vitesse, aux séances de cinéma, de
radio, de télévision. Même s'il s'agit d'une information de mauvaise qualité,
précoce, plaquée sur sa vie et son développement mental sans leur être intégrée
véritablement, nous devons en tenir compte. Nous ne pouvons que partir de l'enfant tel
qu'il est et force nous est de constater que les noms des nombres ont été essayés par
l'enfant, hors de la vie scolaire, dans de multiples occasions sans recouvrir d'ailleurs
la notion exacte du nombre. Nous savons aussi que l'enfant de l'école
maternelle n'est pas sensible au raisonnement déductif, logique, qu'il faut qu'il
éprouve les notions mathématiques sur le plan de l'action avant de les intérioriser, de
les penser. Plus tard, il sera capable d'agir avec
des objets et la notion de nombre apparaîtra avec la phase opératoire de la
découverte. Mais constamment l'expérience vivante, la compréhension des actions
entreprises formeront la base de l'acquisition des connaissances. Car tant en logique
qu'en mathématique, les données de base sont expérimentales et les découvertes sont le
résultat de l'analyse de notions acquises par l'expérience. L'enfant développe ses structures mentales
par toute son expérience de la vie et la dialectique entre structures mentales,
structures du réel et structures mathématiques ne devrait jamais être interrompue.
Ainsi de même qu'à l'origine des pensées calculatrices nous trouvons le problème
lié aux obligations de l'existence réelle, devons-nous toujours trouver nos points
de départ dans l'expérience la plus familière. Ces points de départ doivent
permettre l'enchaînement des idées et le raisonnement mathématique : il s'agit de
prendre conscience de situations, des éléments qui interviennent et de leurs relations ;
de décrire ces situations, de les analyser, enfin d'exprimer ce que l'on fait pour
résoudre le problème, ces situations vivantes étant d'autant plus intéressantes
qu'elles ont été créées par les enfants eux-mêmes. Ainsi des enfants d'une grande
section ayant imaginé, à la suite d'apports de boîtes de réglisse pour les
correspondants, d'aménager dans une armoire de la classe une épicerie, ont classé les
emballages les plus variés, apportés par eux-mêmes et l'institutrice, non pas d'après
la nature des objets inventoriés, mais d'après la valeur marchande de ces objets (la
manipulation de la monnaie présentant pour eux un intérêt majeur). Et leur exigence
va jusqu'à ce point qu'ils ne classent que les objets dont ils sont capables de réaliser
exactement, au moyen de pièces de monnaie réelles, la valeur marchande. Il y a donc une manière de saisir le
réel, naturelle à tout enfant normal qui peut devenir une méthode d'apprentissage. C'est ce qu'exprime Freinet en disant : « Il est faux de croire que le
calcul soit pour l'enfant une spécialité scolaire dont il n'aura aucune notion si on ne
le lui enseigne pas méthodiquement. Dès le plus jeune âge l'enfant calcule ; il calcule
lorsqu'il compare intuitivement ou méthodiquement des objets, des poids, des grandeurs,
lorsqu'il jette une pierre plus ou moins loin, lorsquil cueille des fruits ou
remplit un seau d'eau. Seulement il faut se persuader que nul n'apprendra pour l'enfant à
compter, à peser et à mesurer. C'est lui-même qui doit se rendre maître de ces
acquisitions et il ne peut le faire que par l'expérience et l'exercice ». Outre la motivation naturelle, nous
trouvons ici l'idée fondamentale de toute l'éducation nouvelle : l'enfant possède en lui-même les
ressources suffisantes pour construire et assimiler ses matériaux et ses instruments à
mesure qu'il se développe, à condition que le milieu lui permette de multiples
expériences et que le maître sache provoquer et soutenir l'analyse de ces expériences sans
jamais l'imposer. Ces expériences sont bien plus nombreuses
que nous ne le pensons : il suffit de savoir regarder et écouter nos petits pour nous en
rendre compte. A nouveau, j'emprunterai quelques exemples à Clémentine Berteloot : « Didier, 3 ans, vient
d'avoir un petit frère. Ce matin il raconte : « Dominique il est petit,
tout petit. Sa tête, elle est petite, toute petite, comme ça (il rapproche ses
poings fermés). Il semble prendre possession de ce volume, lintroduire dans
sa mesure spatiale. Puis il dessine sur une feuille, sa mère, son père, son frère, et
ajoute : - Regarde maintenant on est tout ça (il ne dit pas 4). Il
continue : - Je vais avoir un deuxième lit. La
maîtresse : Pourquoi un deuxième lit ? Didier:
Le mien c'est pour mon frère, moi je vais en avoir un autre... Ça fait deux. Et il remarque : Dans la classe il y a 2 Didier, 2 Eric, 2 Brigitte. Ainsi le nombre 2 a pris corps,
comme prennent corps à travers les données de la vie de chaque jour les éléments de
l'expérience vécue. Hélène (3 ans) raconte : Ma
grand-mère a des petits poussins. Béatrice, sa sur plus âgée (4 ans) :
on les a vus avant de venir. Hélène: Oui, yen a beaucoup ! Tout plein ! Maîtresse: Oui tant que ça !
Combien ? Béatrice:
Comme ça. Elle montre ses doigts, essaie d'évaluer, elle regarde sa main, serre ses 5
doigts et dit : Comme ça ! Maîtresse: C'est 5. Thérèse raconte aussi : A ma maison j'ai 5 petits chats et un gros chat.
Maîtresse: 5 petits chats ! Thérèse : Oui. Elle compte sur ses doigts,
s'arrête, contemple sa main et dit : Tout ça, la main, et encore un gros. Lors de la première chute de neige,
grand événement. On s'extasie : il yen a beaucoup, hein, madame ! - Dans ma cour, j'en avais jusque là (
jusqu'à sa cheville). - Moi dans le coin du jardin, jusque là
( jusqu'à mi-mollet). La hauteur de la neige ils l'évaluent
par rapport à leur cheville, à leur mollet, à leur jambe ; dans le jeu de billes, c'est
le doigt, la main, qui sert de mesure. Nos mineurs ne disent-ils pas au travail : un
bois d'un doigt, de 2 doigts, l'ouvrier qui estime une longueur : un pas, 2 pas,
3 pas. Il me faudra attendre la visite
médicale et ce passage à la toise pour qu'éclate une vraie folie de la mesure au moyen
du mètre. Toujours lors de la dernière neige, Sylvie
et Dany ont rapporté dans la classe chacun leur boule de neige. - C'est celle de Dany là plus grosse ! Je leur demande : Quelle est la plus lourde
? - Celle de Dany. - Comment savoir si elle est la
plus lourde ? - On la pèse. Sylvie et Dany déposent leur boule dans
chacun des plateaux des balances. Le plateau de Dany descend, c'est le plus lourd. Sylvie est moins lourde. La notion de plus lourd, moins lourd semble
acquise. Maîtresse:
Pèse-la maintenant, Dany. Sylvie ôte sa boule. Autre expérience de calcul citée
également par Clémentine : Michel a 23 autos et sait vous
énumérer le nombre de Panhard, d'autos de course, de 2 CV, etc... Il les a
apportées en classe. -Comptons-les. Jacky : On va compter les
grandes et les petites : 6 petites et 1 gros paquet de grandes qu'il faut
évaluer. -Par 10 dit Michel. Et voilà 10,
7, ça fait 17. -Et tout ensemble dit Maryvonne. Moment de perplexité. - Des paquets de 10, dit
Michel. En tout 2 paquets de 10 et 3 (les enfants ont pris l'habitude
de compter les feuilles à imprimer par paquets de 5, puis de 10). Puis,
Michel énonce : il y a des voitures de course, des 4 CV, des Panhard. Allez,
mettons ensemble les voitures de même marque : 5 autos de course, 2 Panhard,
14 CV,1203, 1404, 1 Berliet, etc... Chaque fois ils disposent sur l'ensemble
réalisé le carton portant le chiffre correspondant à la quantité. Puis nous voici
entraînés par une réflexion de Jacky à les ranger par couleur : 6 bleues, 4
vertes, 4 rouges, 3 jaunes, 3 orange, 1 grise, 1 rouge,
1 grenat. Voilà que Sylvie signale : dans les vertes
et les rouges c'est pareil, il y en a autant. Dans les jaunes et les oranges c'est pareil
aussi. Ce qui m'entraîne à leur demander : - Quelles sont les couleurs dans
lesquelles il y a le même nombre d'autos ? Celles où il y a le plus, celles où
il y a le moins... Après l'exercice, chacun a représenté
comme il l'entendait (
découpage, encre de chine, stylo à bille, craies d'art) ce qui l'avait frappé. Les uns ont dessiné par ensemble de
marques (les autos de course) les autres par couleur. Certains les petites, d'autres
encore les grandes en indiquant chaque fois le chiffre correspondant au nombre
représenté ». En calcul comme dans les autres domaines,
nous pouvons promouvoir une éducation fonctionnelle qui utilise les besoins et les
intérêts de l'enfant comme leviers de son activité. Si nous savons vivre avec nos petits en les
regardant avec des yeux neufs, si nous sommes toujours disponibles et curieux, nous nous
apercevrons très vite que tout est motif à une activité mathématique : les jeux : jeux de construction,
jeux chantés, jeux dansés, jeux de sable et d'eau ; les danses : où l'on se met
par 2, par 3, en ronde, en file ; les comptines : qui contiennent tant
de formules arithmétiques ; la rythmique : où le corps se plie
à des rythmes réguliers ; toutes les activités créatrices : dessin, peinture, découpage, modelage,
où nous retrouvons les rythmes d'alternance, la notion d'équilibre des formes et des
couleurs, de tâtonnement expérimental qu'exige la réalisation d'un projet en travail
manuel (vitrail, tapisserie, confection d'objets tels que bateaux, poupées,
marionnettes, oiseaux, etc) est lui-même une initiation à l'activité mathématique. Il
faut faire tenir le vitrail, disposer sur le fond les morceaux de tissu pour réaliser la
tapisserie, planter le mât du bateau, assurer l'équilibre des poupées, proportionner
les ailes au corps de l'oiseau, conditionner la marionnette à la main qui la porte, etc le travail ménager : rangement où
apparaît la notion d'ordre ; les travaux au jardin et les plantations
dans la classe :
plantations, semis, observation de la pousse des plantes, comparaisons entre les hauteurs
des plants ; les observations journalières des
différents ensembles rencontrés : le propre corps des enfants d'abord, la comparaison
entre leurs tailles respectives, leur famille et sa composition, leur appartement et ses
différentes pièces, leur maison et ses étages, leur classe et ses différents
groupements : filles et garçons par exemple, présents et absents. La cour et ses arbres,
les différentes pièces de l'école. Ainsi les enfants de Jane Rosmorduc ont été
amenés un jour à dresser un plan de l'école pour les mamans toujours perdues dans les
couloirs et à la recherche de la classe de leur petit. Toutes les mesures (des couloirs, des
classes) ont été faites au moyen d'une unité de mesure découverte et choisie par les
enfants eux-mêmes : le pas de l'un d'eux. En comparant le nombre de pas de Michel
nécessaires pour couvrir la longueur des différentes classes, les enfants constatèrent
d'abord qu'elles étaient semblables. Puis qu'elles étaient disposées les 3 premières
à la suite les unes des autres et les 2 autres séparées des 3 premières par un
couloir. Ils les représentèrent au moyen de feuilles de papier semblables disposées sur
le tableau et portant chacune sa marque : classe des grands, classe des moyens, classe des
petits. Mais n'ayant plus de place pour disposer la salle de jeux à l'extrémité du
plan, ils eurent l'idée de recommencer le tout en usant de plus petites feuilles
et finalement menèrent à bien leur entreprise en usant simplement du raisonnement, sans
faire appel à aucune mesure extérieure à leur propre expérience. De même une classe-promenade en ville les
amena à observer le jet d'eau nouvellement installé sur la place et objet de
l'admiration générale : ils interrogèrent l'ouvrier municipal chargé de faire monter
l'eau « jusqu'au ciel » : quelle hauteur d'eau y a-t-il dans le bassin ?
Pourrait-on s'y noyer ? La hauteur exprimée en centimètres (50) par l'ouvrier fut
« retrouvée » en classe sur le corps de chacun d'eux au moyen des mètres en
ruban individuels : Jacques en a jusqu'au haut des cuisses, Michèle jusqu'à la taille et
maîtresse jusqu'au genou. Les envois aux correspondants, la mise
en ordre du calendrier, le comptage des présents et des absents par groupes puis pour
toute la classe, l'impression du texte de lecture, autant d'occasions journalières
de calcul. Il n'est pas jusqu'à la célébration des anniversaires
qui ne puisse susciter des appariements : mettre le couvert, disposer les bougies,
voire les souffler, avant même de provoquer de véritables problèmes : achat des
bougies, confection du gâteau avec les pesées qu'elle occasionne. Toutefois il importe surtout de laisser les
enfants résoudre eux-mêmes, par leurs propres moyens, les problèmes qui se posent à
eux afin de développer en eux le raisonnement par l'analyse de la situation et la
compréhension des mécanismes opératoires employés : exemple : 3 enfants de la classe
ont 6 ans aujourd'hui. Nous ferons des gâteaux et achèterons des
bougies pour fêter ces anniversaires. Combien devons-nous faire de gâteaux et acheter de
bougies ? Le 1er ensemble de 3 gâteaux a été facilement recensé par appariement avec les 3 enfants. Le recensement des bougies s'avère plus
difficile mais aussi plus riche de possibilités de compréhension des mécanismes
opérationnels. C'est par l'activité manuelle et
sensorielle que les enfants vont résoudre ce problème : Pour trouver le total des bougies, certains dessineront, d'autres découperont les 6 bougies du gâteau de Paul, puis les 6 bougies du gâteau de Marie, puis les 6 bougies du gâteau de Françoise. Le recensement peut alors être effectué : - par comptage : appariement avec la suite
des nombres naturels ou comptage par 2 ou par 3 ; -par appariement avec les doigts : 6 et 6
et 6 c'est la même chose que 5 et 5 et 5 et 3 ou que 10 et 5 et 3 ; - par formation de 3 tas de 6 et nous
dégageons un nouveau mécanisme, celui de la multiplication. Chaque enfant réalisera le
problème pour son propre compte et la mise en commun des recherches et des résultats
amènera la découverte et la compréhension des mécanismes que les enfants seront
capables d'utiliser ensuite dans d'autres situations. |
LANGAGE ET OBSERVATION
D'autres activités essentielles de
l'école maternelle liées à la vie même des petits sont la conversation familière et
l'observation. Par le langage, le bébé entre dans le
monde social des hommes. Entrer en possession de cet essentiel moyen d'expression et de
communication constitue la marque même de l'humanité. Pendant son passage à l'école
maternelle, l'enfant va perfectionner cet outil essentiel sans exercices spéciaux, par
le simple fait de la vie en commun, avec l'éducatrice et les enfants de même âge, par
des motivations Constantes que crée pour l'enfant le milieu riche d'expériences dans
lequel nous le faisons vivre. Amener les enfants à s'exprimer oralement,
au cours de leurs jeux et travaux de toutes sortes, mais aussi à évoquer leurs
observations, leurs souvenirs, leurs émotions présentes et lointaines, à relater un
moment de leur vie, à commenter leurs travaux (dessins, peinture, modelage) noter des
réflexions, diriger habilement de dialogue pour que chaque enfant y ait son tour, ou
pour en retenir ce qui peut entrer dans le domaine commun, susciter l'intérêt du groupe,
provoquer des rebondissements et des départs, ne pas craindre surtout les expressions
verbales qui sont le nécessaire exutoire des émotions vives et désordonnées de nos
petits, encourager toujours et manifester constamment un vif intérêt pour toutes les
expressions enfantines, ne jamais faire par impatience et manque de confiance, à la fois
les demandes et les réponses, voilà notre règle et notre part. Nous obtiendrons alors de véritables conversations
auxquelles tous les enfants participent si l'éducatrice a su capter dans les apports
enfantins l'histoire, la remarque, l'observation susceptible de canaliser les intérêts,
de faire naître la discussion, de provoquer la recherche. Voici à titre d'exemple une conversation
entendue dans une section de grands et dont l'origine fut le départ du papa
d'Anne-Françoise en mer. Le chagrin provoqué par ce départ (le papa d'Anne-Françoise
est officier de marine marchande) a suscité chez les
enfants de cette classe, poussés par une sympathie naturelle et agissante pour les
êtres et les choses de leur milieu, une prise de conscience de l'éloignement et de
l'existence de moyens de communication inhabituels : - Comment les lettres du papa
d'Anne-Françoise lui parviendront-elles ? - Les goélands les apporteront-ils sur
leurs ailes ? - Alors elles tomberont à l'eau et seront
toutes mouillées, on ne pourra pas les lire. - Peut-être, elles iront par-dessous
l'eau ? - Oui, mais les crabes et les poissons vont
les manger ! - Moi je sais, le papa d'Anne-Françoise va
venir jusqu'aux « escaliers de la mer » et il donnera sa lettre au facteur. - Mais son bateau n'est pas au port, il
est au milieu de la mer ! - Alors il faut qu'un autre bateau aille
rejoindre celui du papa d'Anne-Françoise, chercher ses lettres et les ramener à Brest. - Oui, le porte-avions Clemenceau ! En
avion les lettres arriveront plus vite ! Et voici un véritable « thème
de vie » lancé par les enfants et qui rebondira périodiquement lors de la
réception des lettres et des cartes envoyées par le papa d'Anne-Françoise. O. Salvat nous donne plus loin la relation
de l'exploitation d'un thème de vie apporté par la correspondance interscolaire. Les jeux dramatiques nés de cette
expression orale peuvent très heureusement compléter, enrichir et préciser cet
apprentissage de la langue puisqu'ils exigent une mise en ordre de l'expression
spontanée, une mise en place des moments du jeu qui favorisent grandement la prise de
conscience de la structuration temporelle si importante dans les apprentissages de la
lecture et du calcul. Cette structuration temporelle traduite par
le langage, cette « conscience des moments du temps, de la succession de la
durée, écrit Monsieur Malrieu, varie avec les civilisations, et elle est
susceptible d'un enrichissement insoupçonnable. Elle est une création, non une durée,
elle est un résultat en même temps qu'une cause ». Notre vie moderne si rapide, si changeante, où les dépaysements sont journaliers, facilite certainement cette prise de conscience temporelle des enfants. Nous pouvons l'aider, non seulement par nos exercices
journaliers relatifs au calendrier et à l'observation du temps mais encore par
l'observation du monde familier de l'enfant et par la conscience qu'il prend ainsi de la
vie qui s'écoule à côté de lui et qui change d'aspect d'un moment à l'autre. Comme
toujours, nous partons de l'enfant et nous constatons d'abord qu'il prend par ses propres
moyens connaissance du milieu dans lequel il vit par des voies affectives, sensibles,
plutôt que logiques et raisonnables. Par 1a sympathie, par l'amitié qui s'établit
entre lui et les choses, il en prend possession. C'est de cette observation spontanée accueillie
avec sympathie que nous partirons toujours qu'elle soit limitée et immédiate : vol d'un
insecte dans la classe, rayon de soleil dansant au-dessus des têtes, animaux apportés
par les enfants ou l'institutrice, escargots trouvés dans les plates-bandes du jardin,
fleurs dont on fait des bouquets, observation des phénomènes naturels : vent, nuages,
orage, neige, etc... ou qu'elle soit différente et prolongée : observation des objets ou
des ensembles qui se présentent à nous : le jardin et ses plantes, le port, la rue, les
animaux familiers, les oiseaux qui vivent dehors et dans la classe, la vie des papas au
travail, des mamans à la maison, les travaux et la vie des correspondants et de leur
milieu (voir la relation d'O. Salvat), conversations familières et observation
alimentent de véritables thèmes de vie, nés de la vie des enfants et apportés par eux,
chaque matin, à l'arrivée, d'où naîtront les activités de la journée dans le milieu
riche et aidant que nous aurons su préparer. « Nos thèmes de vie, écrit
C. Berteloot, vont au rythme de la vie... Avec mes petits de la mine, je me suis
enchantée des fleurs blanches, au bord du fossé sale. J'ai respiré le printemps à
travers l'âcre odeur de la pelouse. Je me suis réjouie des maigres tussilages étoilant
le terril, des violettes se frayant un passage à travers les ordures. Avec eux, par eux,
j'ai senti l'emprise du monde de la mine dont les montées et descentes rythment la vie
des corons. - Madame, ma mère a eu peur hier soir,
mon papa était en retard, « y a fait du rabiot ». - Mon père a été blessé par un
caillou, il est à l'hôpital. - Ca m'agace les cailloux qui descendent du
terril. - Madame,
mon père est silicosé. - C'était la ducasse hier ! On a mangé
de la tarte ». Voilà l'enfant avec ses joies et ses
peines, déjà modelé par ce milieu dont il subit fortement l'empreinte et qu'on ne peut
rejeter, sans créer chez lui un déséquilibre. C'est ainsi que nos thèmes suivront le
rythme du travail, le rythme de la vie de chaque jour. L'automne
est entré chez nous plusieurs fois avec trois superbes boutons de roses rouges, dont les
enfants ont admiré la précieuse beauté... Tout naturellement, ils
« absorberont » les poèmes de la
Rose de Lorca, et tout entiers accrochés au texte qui exalte la beauté de la rose, ils
ne demanderont le sens de certaines expressions que bien plus tard Marie-Paule
racontera l'histoire de « sa rose » née le matin, morte le soir après une
folle journée. On va danser l'histoire de la rose. On choisit les musiques, on danse
librement. Cette histoire devient celle de tout le monde,
on en fait un album. Et puis il y a l'offrande journalière des
feuilles mortes... les bourrasques de novembre : Mois de gris, mois de boue, mois de
froid, Mois de brouillard, mois triste, triste, Mois d'ennui. La Sainte-barbe, fête des mineurs, chez nous ouvre le thème de la mine (les métiers des hommes). Et puis déjà, illuminant la fin de l'année Noël et ses espérances, janvier, les étrennes, les rois, février, les crêpes, les masques et mars avec tous ses messages secrets de printemps... Alors viennent toutes les études de la |