Colloque ACCES

L'association ACCES (Actions Culturelles Contre les Exclusions et les Ségrégations) fête ses vingt ans d'existence. Vingt ans d'actions pour favoriser l'accès à la lecture dans tous les milieux, y compris les plus défavorisés, dès le plus jeune âge.

Son objectif est d'offrir aux enfants une lecture individuelle d'albums de qualité dans un groupe (classe, crèche, hôpital, pouponnière, etc.). Le fondement reposant sur le désir de l'enfant d'entrer en relation avec un livre, l'adulte sert de médiateur, les autres enfants du groupe favorisent échanges et ouverture : des concepts que nous connaissons bien !.

Le colloque organisé à l'occasion de cet anniversaire était intitulé : Premières transmissions en littérature ».

Dense journée, ponctuée de respirations merveilleuses que furent les moments où la conteuse Evelyne Cevin nous a enchantés de ces récits qui nous permirent de replonger dans notre âme d'enfant. première transmission : transmission orale !

Cette journée fut marquée par l'émotion causée par l'absence de René Diatkine décédé récemment, un des militants fondateurs (avec Tony Lainé disparu il y a déjà plusieurs années) dont la volonté de dialogue et d'échanges entre les différents courants de pensée et de recherche semble avoir porté ses fruits et devrait être poursuivie.

Face à un nombreux public largement composé de bibliothécaires (plus de cinq cents personnes pour une très grande majorité féminine), les intervenants se sont succédés à la tribune, respectant avec rigueur le temps de parole qui leur était attribué, ce qui a rendu l'ensemble de la journée très riche et cohérent. Que ce soit sur le plan théorique ou pratique, chacun a apporté un point de vue personnel et pertinent sur la question posée.

De la transmission orale à la transmission écrite, de la construction personnelle favorisée par l'univers de l'imaginaire, de la dimension personnelle à la dimension culturelle voire universelle. beaucoup d'éclairages ont été apportés. Voici donc une tentative de synthèse de chacune des interventions (transmission écrite celle là !)

Des animations à la maternelle, aux urgences pédiatriques et à la pouponnière.

Véronique Auclair (orthophoniste) et Nathalie Virnot (psychologue) expliquent la démarche générale des animatrices ACCES :
=> aller dans des lieux où vivent les enfants avec une malle de livres sélectionnés pour leur qualité.
=> laisser les enfants aller vers les livres comme ils le veulent
=> lire à voix haute l'album que l'enfant choisit, en présence des autres enfants qui eux même sollicitent un autre adulte, jouent de leur côté, s'installent ou circulent autour.

C'est un moment particulier qui nécessite :
=> une préparation avec les professionnels volontaires qui accueillent dans leur structure.
=> une préparation des enfants à la venue des animateurs (ils savent pourquoi ils viennent)
=> la présence de nombreux adultes
=> un temps de bilan avec l'équipe à la fin de chaque séance, l'équipe prenant le temps d'observer (et de respecter) les con duites d'approches différentes, propres à chaque enfant.

Une règle immuable : c'est toujours l'enfant qui propose l'album.

Dans chacune des structures, au départ, ces animations créent un « aimable désordre»* qui se régule tranquillement au fil des séances, petit à petit tout le personnel lit. (fenêtre ouverte). Un objectif majeur : permettre à tout enfant d'accéder aux livres et se construire une culture littéraire dès son plus jeune âge, et ce, quelle que soit son origine socio-culturelle.

*expression employée par René Diatkine

De la langue orale au récit chez l'enfant, Evelio Cabrejo-Para (psycho-linguiste) rend hommage à René Diatkine qui a joué un rôle très important dans l'évolution de la connaissance de la langue en rassemblant les recherches sur le sujet et en favorisant le dialogue en particulier entre la psychologie cognitive instrumentale et la psychanalyse.

Au delà de la dimension utilitaire de la langue, il insiste sur son côté ludique, celui qui fait fonctionner l'esprit et favorise la construction de l'individu : chaque nouvelle structure langagière que l'enfant acquiert correspond à de nouvelles possibilités d'activités mentales (en particulier la représentation de l'absence qui, de fait, permet la construction du récit).

Il rappelle qu'il est indispensable de laisser l'enfant avancer tranquillement dans cette élaboration complexe qu'est celle de la langue et constate que cet apprentissage se fait sous le sceau du plaisir !

Autour des contes de la tradition orale : pour une poétique de la transmission, Nadine Decourt (chercheur CNRS, maître de conférences en littérature comparée) insiste sur l'importance de la transmission orale des contes à plusieurs niveaux.

Au niveau :
=> des échanges interculturels (différentes langues, les mêmes contes ont leur version dans chaque culture : importance des changes de variantes)
=> du lien social (intergénérationnel, .)
=> de l'oral (attention à l'écrit tout puissant qui induit un mépris du monde illettré pourtant très riche culturellement)

Favoriser les échanges de versions différentes d'un même conte permet une réflexion anthropologique, ainsi qu'une meilleure acceptation de l'autre, de la différence.

Elle conseille de faire des collections de contes, comptines, d'échanger les différentes versions, de créer des espaces de rencontre et de jeu où adultes et enfants retrouvent le bonheur de transmettre un répertoire culturel.

Du bouche à oreille en passant par le regard Rémi Puyuelo (psychiatre, psychanalyste) prend appui sur son histoire personnelle pour illustrer comment l'enfant construit sa personnalité en miroir (symbolique) avec celle de ses héros de papier. En l'occurrence comment l'univers de Tarzan et Mowgli ont répondu à ses questions existentielles et l'ont aidé à traverser des étapes importantes de sa jeunesse.

Au delà de ces anecdotes, il souligne la dimension fondamentalement humaine du récit qui permet aux enfants de construire un « arrière pays familial » comblant parfois un manque dans la réalité.

En écho aux intervenants précédents, et se référant à Freud, il précise l'importance du jeu dans la construction de l'enfant. Rappelant que le contraire de « jeu » n'est pas « sérieux » mais « réalité », il recentre la question autour de l'imaginaire, univers de la littérature.

« Il était une fois. » point de départ des histoires universelles est, dans un même temps, un élément structurant de toute histoire individuelle. Le rôle essentiel des professionnels est de combler les carences familiales dans ce domaine, s'il y en a, de façon à permettre à chaque enfant de se construire son « il était une fois . ». Avec le plaisir et la jubilation en prime.

« le rire est l'éternuement de la vie ! »

Savoirs d'hier et mémoire d'aujourd'hui : la littérature orale de l'enfance, Bernadette Bricout (professeur de littérature orale) fait un plaidoyer pour la transmission orale sous toutes ses formes : de la comptine au conte en passant par la devinette, le mimologisme : tous ces jeux de mots qui permettent aux enfants de s'inscrire de manière joyeuse et ludique dans une culture, une langue, une famille, une histoire personnelle. Elle répertorie les différentes fonctions du conte, essentielles pour la construction globale de l'enfant (le conte répond de façon symbolique aux question de l'enfant, lui fixe des cadres, des repères d'ordre moral. pouvant être transgressés bien sûr !

C'est un travail sur le temps, mythique, historique et familial s'effectuant toujours avec plaisir.

Transmission ou construction des savoirs ? L'école entre des modèles contradictoires

En donnant une interprétation historico-politique d'albums du Père Castor publiés dans les années 50, et favoris des classes dans les décennies qui ont suivi (Roule-galette, la chèvre de monsieur Seguin et Michka), Anne-Marie Chartier (maître de conférence à l'INRP) s'interroge sur le choix des jeunes enseignants de ne plus présenter ces albums. Elle démontre l'implication de l'individu dans la transmission d'une culture et en donne une limite : on ne transmet bien que ce que l'on peut assumer.

Bibliothèque, école, éducation : pour une culture mieux partagée, quels apports de la psychanalyse ?

La question de l'éducation en masse est posée. Marie Bonnafé (Présidente d'ACCES, psychiatre et psychanalyste) s'oppose à l'exploitation didactique de la littérature faite à l'école et revendique haut et fort le choix libre de l'enfant sans évaluation.

La plupart des albums correspondent en fait à une période précise du développement psychologique de l'enfant. Or, chaque enfant avance à son rythme. C'est la raison pour laquelle il est indispensable de les laisser libres de se constituer leur biblio personnelle, celle qui répond à leurs désirs. Le rôle des professionnels est d'accompagner leur lecture qui, de fait, leur apporte souvent des réponses à leurs préoccupations, parfois des angoisses mais aussi plaisirs et jubilations. Il s'agit de respecter trajectoire personnelle de chacun au sein d'un groupe d'enfants qui échangera, réagira, évoluera autour et avec lui.

Elle souligne l'importance de l'école qui doit palier parfois aux manques culturels au sein de la famille en donnant accès à l'art. L'ouvre sert de médiateur entre le Réel et le Sujet. Il est indispensable que chaque enfant dispose des outils nécessaires à la construction de sa propre culture, ses références.

Elle insiste enfin sur la dimension motrice indispensable à l'enfant pour s'approprier une ouvre. Il faut laisser les enfants (bébés) bouger quand on raconte un histoire : cette motricité lui permet d'établir puis d'élargir son espace.

Elle invite les enseignants à travailler le plus possible avec les professionnelles de la « lecture » que sont les bibliothécaires, faisant ainsi le lien avec l'intervention suivante de Martine Camber (bibliothécaire) qui évoquera les passeurs d'histoires, en donnant le point de vue des bibliothécaires. et leur rigueur professionnelle.

A suivi une interview de Claude Ponti dont je vous livre en exergue l'intégralité de ce que j'ai pu noter.

S'il fallait intervenir dans le débat, j'aimerais soulever la question chère à notre pratique pédagogique : peut-on parler de transmission sans production ? En d'autres termes, doit-on isoler la transmission d'ouvrages littéraires de la création par les enfants d'ouvres personnelles ? La transmission d'albums et de contes seule suffit-elle à l'entrée dans la culture littéraire ?

Si je n'avais qu'un mot à retenir de cette journée, un que j'ai ressenti et beaucoup entendu de la bouche des intervenants, qu'il me semble essentiel de garder toujours en mémoire pour le bien-être de nos chère têtes blondes, et le notre aussi. Attention c'est un gros mot, mais qu'est-ce qu'il est savoureux ! Chut ! Ne le répétez pas ! Ça ne fait pas sérieux lorsque l'on parle d'éducation et d'école : PLAISIR !

 Muriel Quoniam, 04/11/02

Interview de Claude Ponti dans le cadre du colloque d’ACCES

Claude Ponti, vous êtes un écrivain pour enfant qui produisez une œeuvre originale, riche et variée.

Il sera difficile de faire le tour de votre œeuvre en trente minutes. Votre œeuvre s’adresse aux tout-petits et donne en même temps beaucoup de plaisir aux adultes. On n’en finit pas de s’étonner de l’invention, la création de langages et d’images qui vous sont propres. L’album d’Adèle, votre premier album, est le cadeau de naissance d’un père à sa fille. Il est grand comme une maison en opposition avec la taille des albums traditionnels pour enfants, c’est aussi l’anti-imagier. On y trouve l’amorce de l’ensemble de votre œuvre.

L’album d’Adèle est effectivement le cadeau que j’ai offert à la naissance de ma fille. Il était initialement prévu en deux exemplaires un pour elle l’autre pour moi que je comptais lui donner pour ses vingt ans en lui disant « regarde comment il était quand il n’était pas abîmé » parce que je savais qu’elle l’aurait tellement manipulé qu’il n’en resterait plus grand chose. À cette époque, je cherchais un éditeur… et l’album a pris une autre vie !

Cette histoire fait un lien avec le conte africain raconté précédemment où le désir du petit enfant fait revivre le père. J’ai commencé à écrire pour ma fille, j’ai continué à cause d’elle et à quinze ans, elle m’a dit : « sans moi, tu ne serais rien »… et c’est vrai, avant j’étais mort ! on commence à vivre à la naissance d’un enfant…

C’est un livre qui peut se prendre dans tous les sens : dessus, dessous… le bébé peut même entrer dedans !..  Lorsque je l’ai écrit, j’ai commencé par les pages du milieu, puis petit à petit, j’y ai ajouté des éléments perturbateurs pour provoquer du mouvement, des histoires… des personnages, des poussins… même masqué ! 

 

Poussin, d’accord, mais aussi des livres. L’omniprésence des livres dans votre œeuvre signifie-t-elle qu’on ne peut pas vivre sans histoire ?

Oui !

Je ne sais pas faire un livre sur un thème précis. Pour moi, ce qui est important c’est ce que représente un livre. Les pays qui n’ont pas de légendes sont condamnés à mourir de froid ; on est tous des pays…

 

Quand personne ne lit le Petit Chaperon Rouge, il devient aveugle. Quand papa s’endort, ça s’efface… d’où la nécessité de la transmission….

Les livres, c’est ce qui permet le plus facilement de transmettre.  Il est important de ne pas oublier qu’on est issu d’histoires et de ne pas confondre la chose et son objet.

Par exemple, il n’est pas nécessaire ni souhaitable que les enfants apprennent à danser le ???? (danse traditionnelle), mais qu’ils sachent que cette danse a existé oui… et aient la possibilité de l’apprendre quand ils le désirent oui… Attention au carcan de la tradition. Avoir accès à cette histoire est primordial, ce n’est pas pour cela qu’il faut passer par son apprentissage. C’est tout l’enjeu de la culture.

 

On trouve dans votre œeuvres des traces du passé  : allusions, citations, références à des œuvres littéraires, picturales…

Je ne fais pas de références pour les enfants (ils ne savent pas à quoi je me réfère). C’est plutôt un clin d’œil rigolo pour qu’ils croient que je suis passé avant Lewis Caroll (dans l’arbre sans fin), pour qu’ils soient content de les retrouver plus tard… et puis, cela me permet de fayotter auprès des parents, des bibliothécaires ! Mais c’est un jeu entre l’enfant et moi.

 

La richesse du texte poétique, ironique, incongru. L’enfant savoure les mots, en invente d’autres. Il éprouve du plaisir… et de la difficulté ?

Il faudrait le demander aux enfants? Les jeux de mots, images, de langage, je me sers de la façon que les enfants ont de manipuler ces choses là. Normalement, ils s’y retrouvent puisque je leur pique tout.

 

Accordez-vous une importance particulière au nom des personnages ?

J’accorde beaucoup d’importance à tout. À l’histoire du début à la fin. Comment, combien de pages, le format, les mots, les couleurs, les noms, les ambiances : tout est important jusqu’à ce que le livre prenne le pouvoir et là, je me laisse guider.

 

Votre œeuvre est particulière au niveau des formats…

J’en ai 4 ou 5 favoris ! Nous sommes limité par les machines.

J’écris par scènes, un récit linéaire : je construis des BD d’une seule ligne de cases.

 

Quel est le rapport texte/image ?

Je construis des petites maquettes par pliages où je trace des petits croquis et 3/4 mots. En fait, cela tourne aux cahiers de textes que j’avais au collège : au début c’était propre, puis au milieu beaucoup plus cochon, et à la fin… plus rien !

Je ne sais pas faire des esquisses, c’est le vrai dessin qui vient tout de suite.

Comme les textes sont toujours justifiés, ils viennent après. Il y a toujours trop de pages, j’en supprime à chaque fois !

 

D’où viennent  les personnages qui peuplent votre univers original, étrange, fantastique ?

Je ne suis pas doué pour représenter les humains. Je trouve que le métis de batard est ce qu’il y a de mieux… c’est comme ça que je les aime, mes personnages.

Tant qu’un personnage n’est pas adapté à une histoire, il ne sort pas.

La collaboration avec Agnès Desarthe est différente. Le personnage de Pouf m’a bien plu, c’est pour cela que je l’ai fait.

 

Les enfants peuvent-ils percevoir la dimension symbolique abordée dans vos albums. Je pense en particulier la mémoire et l’oubli d’écoute aux portes, à la notion du temps ?

Je le fais parce que j’ai envie. Les enfants arrivent à percevoir ces notions sans le penser ni le conceptualiser.

- Je me rappelle de l’époque où j’ai débuté. J’avais rencontré des spécialistes de l’édition pour enfants qui à propos de l’imagier m’avaient donné pour conseil : dans un imagier, si tu dessines une pomme et un frigo, il faut que la pomme puisse entrer dans le frigo, parce que sinon, l’enfant ne s’y retrouvera pas !

- Il est aussi une grande vérité : « avant 7 ans, un enfant ne sait pas conceptualiser la chose abstraite. » est-ce à dire qu’il ne faut rien aborder d’abstrait avant sept ans ?

- Les sciences ont découvert très récemment que la mère communiquait avec son bébé pendant la grossesse… (alors que toutes les femmes le savent depuis toujours !)

En fait, l’enfant agit avant de conceptualiser. Il est inutile d’écrire POMME sous le dessin Pomme et BONHOMME sous le dessin d’un bonhomme : les enfants ne sont pas idiots, ils savent ! Par contre, ils aiment bien jouer avec le concept : dessiner un bonhomme avec une tête de pomme, c’est rigolo, et suffisamment imagé pour que cela soit accessible aux enfants. Je leur fais confiance?

 

Beaucoup de vos histoires sont bâties comme des contes…

Les contes, c’est la transmission d’histoires, le passé de nos histoires.   On est toujours mort avant un enfant, ce sont eux qui nous ressuscitent… comme la transmission des contes.
C’est l’œuvre d’art.

 

J’ai remarqué en allant en vacances à Barcelone que l’architecture de vos album était caractéristique de Gaudi. Est-ce volontaire ?

Je ne suis jamais allé à Barcelone. J’aime Gaudi et je suis né à Lunéville, sensible à l’art nouveau de Nancy.

C’est étonnant comme les balcons, les maisons sont semblables à celles de Barcelone !

 

Je voulais aborder la question de la prédominance de l’image dans vos albums.. Il faudrait presque un guide du mode de fonctionnement de l’album. Si on réfléchit à la transmission des textes oraux et écrits, on constate que les enfants entrent directement par l’image. C’est nouveau.

Il ne faut pas oublier l’effet laminateur et destructeur du XIXème siècle qui a privilégié la langue écrite en dévalorisant l’image. Mais les cathédrales étaient peintes, les grottes préhistoriques aussi… et les images d’Épinal, de Nancy, etc.

Cette prédominance de l’écrit est un phénomène local qui fait qu’on ne sait plus lire des images contrairement à de nombreuses autres cultures (Inde…)

Nous sommes légèrement handicapés !

 

 

Notes prises par Muriel Quoniam