MÉTHODE NATURELLE DE LECTURE


Intervention de Joëlle FÉVRIER *(84)

Compte-rendu transmis par "Jacquie MG" <jacqueline.minaud-guibert@wanadoo.fr>


Après un tour de table pour faire émerger les représentations de la Méthode naturelle, il ressort de celles-ci une image plutôt négative reposant sur des a-priori et des idées fausses.

On lui impute, en partie, l'échec de la lecture, en précisant toutefois, qu'il est davantage parlé de méthode globale, plutôt que de méthode naturelle, qui est, elle, très méconnue. Comment, par ailleurs, une pratique évaluée à : 2,5 % pourrait-elle produire cet effet massif : « l'échec de la Lecture », dont on nous rabat les oreilles ! Il est en effet, fait référence d'une soi-disant méthode où l'on apprend par coeur, d'où analyse, synthèse, étude de la syntaxe et les pré-requis de la linguistique seraient exclus. Depuis l'expérience « personnelle »de Célestin Freinet décrite dans la BEM* : la méthode naturelle a largement évolué. Elle s'est construite à travers des pratiques et des expériences, et est davantage un « système qu'une méthode. L'expression paraissant d'ailleurs antinomique car il semble difficile de mettre en relation :une méthode qui suppose une certaine rigidité et la qualification : naturelle, qui sous-entend une certaine liberté.


La MNL* ne peut se pratiquer que dans une classe où fonctionne la Pédagogie Freinet ( PF) : classe-coopérative, mise en place de la vie de la classe et de l'organisation avec les enfants, et utilisation des techniques de la PF : l'individualisation, la communication, la correspondance et l'expression sous toutes ses formes... Il ne suffit pas de faire un « entretien » ou d'avoir des fichiers etc... c'est tout un ensemble, une autre façon de vivre l'enseignement.

Certaines conditions sont des critères de base incontournables :


1- Un climat de confiance, une pédagogie reposant sur la communication et d'où personne n'est exclu.

2- Accepter le rythme de chacun : c'est au maître à s'y adapter et à veiller que cela n'enclenche pas l'idée d'échec ; (les différents rythmes d'apprentissage de la marche et du langage étant tout à fait tolérés, pourquoi n'accepterions –nous pas ceux-ci pour la lecture ?)

3- Mettre en place le travail individualisé qui permet de s'adapter au rythme et aux compétences de chacun : organiser et planifier le travail, ne pas ralentir ceux qui apprennent vite, prendre le temps d'aider ceux qui vont plus lentement ou rencontrent des difficultés (ceci demande une grande maîtrise que l'on acquiert peu à peu), établir une communication qui permet des aller-retour de l'individu au groupe et vice versa, permettre à l'enfant d'acquérir son autonomie par rapport aux outils (d'où la nécessité de l'apprentissage de ceux-ci) .

4-Accepter le droit à l'erreur : celle-ci faisant partie de la construction de l'apprentissage.

5- savoir que l'on apprend ainsi par une imprégnation lente et régulière.

6- Mettre en place une véritable communication avec les parents.

7- Faire fonctionner l'interdisciplinarité qui est une part important et spécifique.

8- Une « Part du Maître* » bien pensée : qui suppose que le maître a bien construit son travail, qu'il a bien en tête comment utiliser ce qui arrive, ce qu'il faut faire à partir de..., où en est chaque enfant, ses compétences et ses difficultés.


1° Etape : LA MISE EN PLACE . On apprend à lire comme on apprend une langue étrangère, par immersion.

Et, on sait que pour partir du sens, de leurs mots, il faut faire émerger des textes parce que ceux-ci auront un intérêt pour eux.. Tout repose sur la communication et le climat de la classe est un facteur prépondérant. Cependant , la MNL ne se construit pas qu'à partir de textes d'enfants et le démarrage se fait en utilisant le travail de la maternelle et son bagage de mots.

Outre le travail individuel sur le texte, il faut noter l'importance d'un travail du groupe autour de ce même texte pour l'élargir et en bouger la structure :le questionnement de la maîtresse et des enfants : avec qui, où, quand, comment etc... conduit à l'enrichir en passant de l'expression de l'individu à celle du groupe.

Le texte est affiché en script, écrit par groupes de souffle, puis écrit dans le cahier de vie en cursive. Je rappelle que le livre de vie, individuel, est le livre de lecture de la classe et l'outil de base pour l'écrit.

C'est grâce à, la prise de repères de petits mots dans un premier temps puis de mots plus complexes ultérieurement, que l'enfant va devenir autonome avec ce livre : les mots observés sont mis en évidence par et pour tous, ils sont appris systématiquement, par cœur, sur l'ardoise.

Il est essentiel que l'enfant constitue au départ un capital de mots courts et de mots de liaison, capital qui ne va cesser de s'enrichir. Il ne faut pas s'attarder sur la complexité d'un mot si celui-ci a été repéré, ni vouloir que tout soit court, simple et facile. Le mot le plus simple n'est pas le plus facile(car souvent abstrait pour lui) ni le complexe le plus difficile. Ici, c'est l'intérêt le plus important.


2° Etape : LES EXERCICES STRUCTURAUX : on démonte le « par cœur, on analyse, agit et reconstruit.

C'est pour moi une séance de gestion mentale :

Comment on apprend à écrire de mémoire les petits mots.

Comment on apprend à apprendre

C'est aussi l'occasion de nommer les lettres

Ce n'est que lorsqu'il a déjà acquis une certaine maîtrise que l'enfant écrit dans son cahier d'écriture les mots mis en évidence dans les textes.


Questions :

Comment être autonome avec le livre de vie ?

Ça commence d'être possible à la fin du 1er mois. C'est un outil de référence, de systématisation : il fait appel au sens texte/image, à la mémoire visuelle. Mais il ne faut pas croire qu'on apprend à lire avec cela uniquement, pas plus qu'avec un fichier : ce sont des outils qui font partie d'un ensemble vaste et varié et qui font appel à la discrimination visuelle.

Je le répète, le « Par-Cœur » est nécessaire pour que l'enfant se construise un capital de mots, mais il n'est pas un moyen et surtout pas l'unique moyen d'apprendre à lire.

Est-ce que se servir des textes ne ressemble pas finalement à un livre de lecture ?

La différence, c'est que ces textes partent de la vie de l'enfant, de ses centres d'intérêt et que cela a beaucoup plus de sens pour lui. En outre :

Il apprend avec son capital individuel, mais aussi le capital collectif.

Les différences de rythme sont respectées.

La part du maître est essentielle : je choisis et apporte aussi des textes ; ( ou matière à faire un choix),

Enfin, tous les enfants doivent être choisis.

Freinet tolérait lui, les fautes d'orthographe et une écriture totalement libre. Actuellement, on sait qu'il faut corriger les fautes et apprendre le graphisme.


Autre étape : L'ÉCRIT.

Dont l'apprentissage ne vient pas après, quand on sait lire, mais qui se déroule en parallèle : il y a interaction permanente langage/production de textes/construction du livre de vie/écrit.

Ex : comment j'écris : na en le recherchant dans des phrases et groupes de mots différents

On a – on n'a pas - un avion, on démonte le par cœur, on démonte ce qu'on entend et on aborde sans que l'enfant le sache, sans qu'on le nomme,l'étude grammaticale de la langue :

Autre ex : il y a environ 11 « é » différents :et- est- ait- ais- aient- è- ê- etc . La prochaine séance approfondira cette partie.

Cette démarche n'est pas linéaire, ni égale pour tous.

la logique de l'erreur. J'ai beaucoup appris en décryptant la logique de ces erreurs et en aidant l'enfant à la démonter.

SK : cette façon d'aborder l'écrit, de le favoriser, de le pratiquer ne peut se faire que dans une classe « Freinet » : grâce à la communication, à l'écoute, au droit à l'erreur et au fonctionnement coopératif. Ailleurs, c'est impossible et ne serait qu'un simulacre.

Pour que l'enfant apprenne, il doit rencontrer la diversité, la richesse syntaxique, la richesse du vocabulaire, des types d'écrits et des supports très diversifiés.


L'ÉVOLUTION DU LIVRE DE VIE ET DE L'ENVIRONNEMENT

Ce livre peut-être un classeur de documents avec feuilles plastifiées, le plus rigide possible.

Au bout de quelques années, ce sont les parents qui l'ont fourni parce qu'ils en comprenaient l'importance.

Entraient dans ce livre :

Je leur donnais des repères supplémentaires comme : les poésies en bleu. etc...

Au fur et à mesure que les textes affichés deviennent plus nombreux, on les arrête et le livre personnel prend de l'importance.

Ce contenu change chaque année selon la vie de la classe, les enfants, les événements, mais il y a bien sûr des invariants, certains textes qui proposent un travail fondamental.


LE COIN BIBLI :

Très important !

Car pour apprendre à lire, il faut être lecteur, se comporter en lecteur, vivre la lecture.

Les livres doivent être de types très variés : des albums, des BD, des revues et beaucoup de documents.


Il y a obligatoirement la lecture-loisir avec accès libre, sans contrôle.

Il peut y avoir des animations, communications. (c'est un autre sujet)

C'est grâce à ces lectures qu'on va pouvoir faire comprendre à l'enfant que lire, ce n'est pas raconter, ni lire par coeur.


LES FICHIERS DE LECTURE SILENCIEUSE*

Auxquels l'enfant doit être initié collectivement et ou en petits groupes pour être autonome et efficace. Ce travail doit être évalué et corrigé


Il est important de toujours bien séparer les moments de lecture vraie :

Découverte de la lettre des correspondants, nouvelle poésie, montage sur un album littérature jeunesse, des exercices structuraux, que nous préciserons lors de la prochaine séance.


Questions :

- C- exerce dans une Cliss* : Vous parlez d'un environnement, d'accord ! Mais je début, alors, comment est-ce que je fais ?

- JF- Tu t'informes, tu vas voir faire ceux qui savent, tu lis ce qui concerne la PF et la MNL. Tu démarres peu à peu en limitant la prise de risque : tu aménages ce qui te semble possible de gérer en mettant de solides garde-fous.

C'est une forme de travail qui ne s'apprend pas en bloc, elle se construit personnellement au fil des années, en allant chercher l'aide dont tu as besoin.

Ce qui compte le plus au démarrage, c'est l'esprit que tu vas mettre en place dans ta classe ainsi qu'une organisation fonctionnelle rigoureuse.

- Moi, le lundi matin, j'ai toujours les mêmes phrases, ils n'ont rien fait !

- JF- Ca, c'est toi qui le dit et le pense. Ce qu'ils te disent, c'est ce que tu dois prendre en compte, car c'est leur vie, différente de la tienne.

- SK- Ils ne savent pas encore parler de quelque chose, ni anticiper ce sur quoi ils vont parler à partir d'une sollicitation, mais ils parlent pourtant dans le couloir, et même en classe ! A toi de faire le lien, de raccrocher ce que tu entends, t'y intéresser (c'est important ton intérêt) et puis, relancer.

- JF- La différence en PF, c'est que, « quoi qu'ils disent », on les écoute. On écrit leur texte, sans jugement, sans élitisme. Ce qui peut nous paraître pauvre est riche de sens pour eux, très profond, très important. Et l'enfant réalise alors qu'il est important pour les autres, qu'il est reconnu.

C'est le début ! C'est de là que ça va démarrer. Toi, tu es le maître, tu sais qu'on en restera pas là, que la vie de la classe va induire la diversité, la nouveauté, la richesse.

- M- On doit recevoir la vie et la « scolariser », être à l'affût de ce qui se passe, se dit et attraper au passage... même les « Pokémons » sont un support extraordinaire de lecture pour beaucoup d'enfants, extraordinaire et motivant ! Le maître sait où il va, il reçoit du matériau brut, il sculpte, fait des propositions et l'enfant apprend.

- JF- Et puis, il y a tout ce que tu apportes de l'extérieur : la correspondance (qui fait prendre conscience des différences, de ce qui est ailleurs...), les événements que tu fais entrer dans la classe : affiches, pubs, presse, infos de l'école et autres... les livres etc...

- JM- En ce qui concerne l'événement, on ne recherche pas le « truc suprême » dans le quotidien, dans ce qui est apporté chaque jour, le maître puise avec les enfants ce qu'ils vont utiliser pour ouvrir, enrichir. Ce n'est pas important qu'ils aient ou n'aient pas fait la même chose. Ce qui est important, ce sont les allers et retours de l'individu au groupe et vice-versa. Par contre, à un moment, il faut que tous sachent ce que les autres ont fait : c'est la base de l'échange, de la communication, c'est la « culture de classe ».


En conclusion, je dois ajouter que ce travail ne peut être réussi que s'il est compris et accepté par les familles, et ceci dès le départ.

Cela suppose une bonne relation : parents/enfants

enseignants /parents

et si possible avec les autres enseignants

Il est important de bien expliquer aux parents l'évolution et le comment de ce travail pour qu'ils : soient en accord, partie prenante de ce travail, qu'ils n'embêtent pas l'enfant, ne fassent pas autre chose avec lui par peur, ne rajoutent rien, ne critiquent pas. Il faut montrer l'importance de la valorisation des écrits, récits, dessins, faire comprendre la différence des situations de lecture : plaisir/apprentissage pour que la lecture-plaisir ne soit pas pervertie.

Mais il faut aussi veiller à ne pas se mettre en marge, à ne pas se croire celui qui détient la parole.

Il faut savoir argumenter au besoin pour se justifier, prouver et montrer qu'on est en accord avec les textes officiels.

*PF : Pédagogie Freinet

*MNL : méthode naturelle de lecture

*BEM :bibliothèque de l'école moderne, livret édité par la coopérative de l'enseignement laïc en 1961 ;

IDEN : inspecteur de l'éducation nationale

De :

Vronique Decker <vdecker@wanadoo.fr>

<freinet@cru.fr>

Date :

23/07/2003 22:50


Non, la conscience phonologique n'est pas un sujet tabou. Mais après les

travaux de l'AFL, il est toujours difficile de penser que c'est par le

phonème que l'enfant entre dans la lecture, surtout en français. Car pour

trouver l'écriture de "keskiya" partir des phonèmes.

Je crois plutôt au travail de "conscience graphique" en faisant découvrir et

comparer les différents supports d'écrits,

Je crois la conscience de la structure de la langue écrite, en lisant

voix haute de nombreux ouvrages aux enfants, jusqu' 12 ans au moins, en

leur montrant le fonctionnement de toutes sortes d'écrits.

Je crois l'approche multiforme du codage de l'écrit, en partant des

remarques et des interrogations des enfants.

Dans les remarques qu'ils font, il y a celles qui portent sur les phonèmes

qui utilisent les mêmes graphèmes "regarde, je vois ma dans marie et dans

maman aussi." Mais il y a aussi toutes celles qui portent sur des graphèmes

qui ne renvoient aucun phonème commun : "les poules du couvent couvent"...

Et qui nous permettent d'aborder avec eux la grammaire, la conjugaison,

l'histoire des mots, et toutes ces sortes de choses qui font que la lecture,

c'est une aventure qui se commence l'âge des premiers livres mordillés et

ne se termine jamais durant la scolarité, et si celle ci est réussie, durant

toute la vie....


Revenons aux phonèmes. Nul ne songerait pour apprendre parler un

enfant de lui détailler des phonèmes un par un, non, ses parents, sa famille

lui parlent, comme s'il comprenait et miracle, petit petit, il comprend !

Pourquoi un tel attachement la relation phonème/graphème ?

Au début du sicle dernier, il s'agissait que le peuple syllabe, et l'école

le faisait beaucoup syllaber, quelques uns réussissaient entrer dans

l'écrit par ce moyen. Aujourd'hui, notre travail est tout autre : il s'agit

d'apprendre lire et interroger des écrits très divers tous les

enfants!

Parce que si nous, nous avions le droit de ne présenter que les meilleurs au

certif, comme cela se faisait dans l'école de ma grand-mère, j'aurai bien,

même à Bobigny 5 ou 6 gamins par classe qui le décrocheraient.


D'où ce conseil : la correspondance phonème/graphème, ce n'est qu'un outil

parmi tant d'autres, et souvent pas le meilleur pour accéder la

compréhension de la langue écrite. Explore tout les autres avec tes lèvres

en les laissant libres d'offrir des remarques et des ides sur l'écrit que

tu leur offres. Sois à l'écoute et tu pourras beaucoup apprendre d'eux sur

la manière dont ils parcourent le chemin (difficile) qui va la

compréhension du monde de l'écrit.

Amicalement

Véronique DECKER